AGAPES FRANCOPHONES 2013
Dana UNGUREANU Université de l’Ouest de Timişoara, Roumanie 254 4 La Nuit de Londres contient de nombreuses références religieuses et mythiques. Dans le fragment cité, Lilith fait référence à lamythologie juive–elle est considérée la première femme d’Adam. Le récit contient d’autres parallèles mythologiques aussi : les trois prostituées rap- pellent Hécate, la déesse desmorts, à trois visages ou bien avec les Érinyes ; le chauffeur de taxi rappelle Caron ; on fait souvent référence au Kha et la phrase qui ponctue les moments essen- tiels du texte est « Passe, tu es pur » - inscription figurant à l’entrée des pyramides. Ces allusions restent profondément ancrés dans la conscience de l’individu de la foule car « aux images, succède leur fantôme qui est moins le secret des images que celui deMr. Smith – ce qu’elles deviennent en lui. » (NDL 17) Le secret deMr. Smith est « quelque chose comme une théorie de ces images, leur mécanique ». (NDL 17) dont l’influence devient visible dans ce qu’il y a de plus personnel : « si, la lampe éteinte, monsieur Smith et madame Smith se réunissent dans le même lit, l’épouse queMr. Smith étreint dans la nuit noire n’est pas la compagne de tous les jours, c’est la femme qui surgit et disparait continuellement dans la foule, c’est le modèle au soutien-gorge arachnéen, c’est la patineuse rouge, – et puisque Mr. Smith est né de le Bible, – disons que c’est Lilith. 4 » (NDL 45) Plongé dans la foule Mr. Smith ressemble à une carapace vide. Son comporte- ment devient mécanique, sa façon de penser n’existe plus, ses paroles n’obéissent plus aux lois de la communication. Les répliques que les individus échangent re- prennent des slogans, des truismes : S’il lui arrive, dans la foule, de rencontrer un collègue en train de flâner comme lui, les quelques mots qu’ils échangent seront du genre de ceux qui figurent en grosses lettres sur les façades. La patineuse rouge dit tout ce qu’elle pense : Une tasse de galactine, et vous dormirez bien cette nuit –, et Mr. Smith : Belle soirée, Gordon. Quand prenez-vous vos vacances. Mr. Smith est plus compliqué que la patineuse, qui ne dit qu’une phrase, alors que Mr. Smith (ou Mr. Gordon) dis- pose d’un grand nombre de légendes appropriées aux circonstances, mais leur fonction est la même ; et Gordon écoute Smith comme l’un et l’autre lisent les phrases aux murs des soirées, aux pages des magazines. S’ils y croient ou non, la question ne se pose pas : elle ne peut pas se poser, car le répertoire des nom- breuses légendes n’est pas l’œuvre d’un esprit douteux. (NDL 18) La conversation entre les membres de la foule devient absurde et ressemble à une pièce de Ionesco où des individus se contentent de faire semblant de discuter. D’ail- leurs, même le nomdonné à l’individu de la foule rappelle le personnage d’une pièce de Ionesco, LaCantatriceChauve . Si le brin de communication subsiste, c’estmoins pour transmettre unmessage que pour garder le contact et par là, garde le semblant de cohésion de la foule même. A ce premier niveau de la foule succède un niveau d’individus qui gardent la distance et forment une nouvelle foule qui « se tient immobile autour de l’autre, au- dessous de l’autre, une foule disparue » (NDL 50). Les individus de cette nouvelle foule sont appelés les observateurs ou les veilleurs et ils sont incarnés par le larbin du club devant lequel le narrateur perd pour la deuxième fois le penny. Le veilleur est quelqu’un « qui a quitté la foule mais ne se dirige pas vers le milieu familier et qui se réveillera dans quelques heures, avec la misérable conscience du désordre qu’il lui faut oublier » (NDL 46), « un ennemi de l’ordre, un fou, un homme que ses propres geste condamnent, et l’ordre s’en trouve confirmé, si bien que ces fous sont peut-être les serviteurs de l’esprit qui rassemble la foule » (NDL 47).
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=