AGAPES FRANCOPHONES 2013

Errance et récit : La Nuit de Londres, de Henri Thomas 253 Cette image de l’acrobate rappelle la définition de l’homme donnée par Nietzsche, dans Ainsi parlait Zarathoustra « l’homme est une corde tendue entre la bête et le Surhomme, – une corde sur abîme ». (2012, 23) Finalement, la ligne est une métaphore de l’écriture, une trace laissée sur la feuille pour composer un récit, comme nous allons l’analyser dans la troisième partie de l’article. Ambiguïté du sujet Désemparé devant l’imprévisibilité de la narration cadre, le lecteur se dirige vers le livre écrit par Paul Souvraul et le sujet du récit qu’il entreprend d’écrire. Au début, on a l’impression que l’analyse de Paul porte sur les mécanismes qui régissent le fonctionnement de la foule et la typologie de l’individu qui la compose (nomméMr Smith). La foule exerce un pouvoir presque hypnotique pour qui s’arrête et veut analyser son fonctionnement. Elle est pareille à un engrenage, une machine qui broie la conscience individuelle pour en rejeter une masse uniformisée : « c’est peut-être l’engrenage qui nous enchaîne le mieux à toute une organisation, qui ne nous veut aucun bien. » (NDL 26) Quant à l’individu, il est une partie minuscule qui garderait les propriétés de l’ensemble, et notamment la perméabilité par rapport à ce qui l’entoure. La moindre stimulation pénètre dans son inconscient et structure sa manière de penser et d’agir, sans qu’il puisse même s’en rendre compte. La foule est sensible surtout aux images, définies par Max Alhau, dans la revue « Obsidiane », comme un « enchantement sans bonheur et sans tristesse, vide, seulement vide, mais, à cause de ce vide, ne cessant d’appeler, sans les accueillir, tous les sentiments qui pourraient combler le destinataire ». Leur efficacité « vient de l’extrême lenteur de leur approche, de leur solitude, de l’attente qu’elles sus- citent ; attente sans attente, parce que chaque fois, en chacune d’elles, toute la nuit est présente quoique insaisissable. » (NDL 47) Il en résulte que l’image doit agir par détournement car un massage trop direct aura de l’influence seulement aumoment de sa réception et sera vite oublié : « une trop belle affiche ferait oublier le produit qu’elle célèbre. » (NDL 11) La garantie de l’efficacité de la publicité serait donc le re- cours à l’allusion, surtout quand il s’agit de la sexualité : « Cette image qui change avec la mode, est comme l’œuvre d’un artiste collectif exprimant selon des recettes éprouvées, un seul thème, celui de la forme féminine communément séduisante. Mais l’image collective, - un secret qui serait commun à la foule – a seulement là ses amorces, car l’artiste en question se borne à l’allusion » (NDL 11). Une autre condition du fonctionnement de la publicité est qu’elle apparaisse de manière répétée car, « les procédés de suggestion les plus simples, à condition d’être continuels, agissent d’une façon certaine. Les images de publicité sont presque toutes un peu érotiques ; ce peu répété indéfiniment, acquiert une présence d’autant plus efficace qu’elle n’est pas ressentie comme obsédante. » (NDL 10) Devant l’af- fiche avec la patineuse en robe rouge présentant les vertus d’une boisson chocolatée, Mr. Smith n’a pas une réaction immédiate et « sa seule réponse à tous les signes qui passent devant son regard, c’est une irritation vague » (NDL 16) Mais l’apparition constante de l’image est, au fond, « une provocation que personne ne mène et qui se déroule sans erreur, atteignant desmillions d’être dont la réponse consiste à faire semblant de ne pas voir. » (NDL 17)

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