AGAPES FRANCOPHONES 2013
Dana UNGUREANU Université de l’Ouest de Timişoara, Roumanie 252 Mais au-delà de l’apparente simplicité du sujet, le lecteur garde la sensation d’une signification qui lui échappé. Pareil au narrateur des Tours deNotreDame (un recueil de nouvelles d’Henri Thomas), il se demande : « N’y a-t-il rien à comprendre ? », « Reste-t-il quelque chose à voir que je n’ai pas trouvé ? » (Thomas 1977, 43) Des mots repris avec insistance, des digressions, des retours en arrière, des anti- cipations sont autant de signes qui invitent à une analyse plus exquise. Nous éprou- vons donc le désir de reprendre le texte et nous livrer à une nouvelle lecture, en restant cette fois-ci sur nos gardes. Le lecteur vigilent se met à l’affût des détails qui font basculer le récit, interroge les expressions et guette le piège que le narrateur lui aurait tendu. Pourtant, sa tentative de déjouer le plan ourdi contre lui reste vaine. La lecture devient finalement presque paranoïaque car l’obsession des détails à ne pas manquer donne l’illusion que des obstacles se hissent de tout part. L’errance en tant que déplacement spatial est transférée au niveau narratif. Le texte semble suivre le trajet sinueux des pas du personnage car le commencement est repris à la page 30, l’histoire entière est résumée au milieu du texte et la fin est anticipée à plusieurs reprises. Il s’agit de ce que Derrida nommait « une double in- vagination du texte » (Derrida 2003, 252) et ce procédé jette le trouble sur tout ce que le lecteur pourrait considérer comme norme narrative. Unmot – la ligne – revient dans le texte d’une façon obsessive, comme pour sug- gérer le chemin sinueux de la construction narrative. Audébut du récit, l a ligne apparaît dans son concret : une trace imaginaire, d’une blancheur grisâtre, dessinée par une main inconnue. Paul Souvrault semble guidé à travers le dédale citadin par cette ligne presque invisible: Elle est là ; je suis déjà depuis quelque temps la ligne qui se trace devant moi à mesure que j’avance ; bien qu’elle me soit invisible, je ne peux l’imaginer que blanche, – d’un blanc presque gris, comme tracée à la craie depuis assez long- temps pour qu’elle soit devenue par la pluie et la poussière presque indistincte du trottoir ; je ne sais jamais quand je fais les premiers pas sur cette ligne, qui n’existe plus derrière moi ; subitement elle est là, sa fin m’échappe comme son commencement. (NDL 60) Le trajet tortueux qu’elle dessine ne mène nulle part car elle n’a ni commencement, ni fin. C’est juste une ligne de l’errance, un fil d’Ariane dont les deux bouts seraient perdus pour toujours. Non seulement elle ne promet le succès, mais interdit le retour en arrière. Une fois la provocation acceptée, l’errant n’a plus la possibilité de faire demi-tour. Dès lors, il s’agit d’une ligne de vie et tant que le personnage la suit, la mort se tient à l’écart. Garder la ligne signifie aussi rester dans la logique de l’action, maintenir un ordre et un équilibre, quelque fragile qu’il soit. La ligne se donne alors comme une corde suspendue sur laquelle l’acrobate doit garder l’équilibre : Je n’étais plus sur un trottoir, je traversais la rue en oblique, et sans doute, j’ai tenu assez longtemps le milieu de la chaussée sans m’en rendre compte, occupé que j’étais à avancer d’aplomb. Je filais comme sur une corde raide accrochée quelque part vers l’église ; je ne voyais rien, et n’entendais que le bruit de mes pas dans mes os. Je n’ai tourné la tête qu’une fois, lorsque le taxi m’a frôlé… Toute la corde raide a vibré durement et j’ai fait quelques bonds légers au lieu de pas. (NDL 112)
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