AGAPES FRANCOPHONES 2013

Errance et récit : La Nuit de Londres, de Henri Thomas 251 3 Dorénavant désigne sous le sigle (NDL), suivi du numéro de la page. Paul Souvrault suit une ligne invisible qui le guide devant les vitrines des grands magasins, les cafés et les cinémas, sans savoir où cette ligne mène ou ce qu’il cherche. Son seul amusement durant la promenade est de faire tourner unemonnaie entre les doigts. Ne faisant pas attention, la monnaie tombe et il se penche pour la récupérer. Mais peu s’en faut pour qu’il se heurte à un couple s’approchant de la di- rection opposée. Paul se redresse difficilement et continue sa route troublé par cette rencontre. Un peu plus loin, la conversation de deux hommes qu’il ne peut aperce- voir attire son attention: « Celui-là va repasser » (Thomas 1956, 73 3 ), dit l’un, et, en effet, Paul est certain lui aussi d’y repasser parce qu’il avait vu sur l’autre trottoir trois femmes. Il perdde nouveau le penny, se penche pour le prendre et l’homme qui venait de parler le lui rend. La pluie commence, il s’abrite dans une station de bus et les trois filles viennent se serrer contre lui. Ils partagent une cigarette et, prenant le temps de les observer, Paul constate qu’il s’agissait d’une blonde, d’une brune et d’une rousse, toutes les trois mal vêtues et probablement des prostituées. La rousse s’appuie contre lui et ce contact suffit pour qu’il se souvienne d’elle – ils avaient pas- sé une nuit ensemble il y avait un an. Juste à côté, Paul remarque aussi un ancien ami qui regarde avec envie les trois femmes. Gêné de se savoir reconnu dans une telle situation et obligé de renoncer à ses intentions, celui-ci propose à Paul de prendre un taxi et se rendre à la maison, lui offre quatre ou cinq livres et l’invite dîner chez lui. Arrivé devant le bâtiment où il loge, Paul Souvrault se rend compte qu’il avait perdu la clé de son appartement. Il veut vérifier si l’une des quatre portes n’était pas restée ouverte mais, pris d’une fatigue soudaine, renonce de tester la dernière et traverse la rue pour s’asseoir sur un banc. Ce passage de la rue est raconté sur plu- sieurs pages et semble durer extrêmement longtemps. Deux fois un taxi qui passe et dans lequel Paul pense reconnaître son ami l’évite au dernier moment. Il fait presque jour, Paul veut chercher le journal et du café, monte dans un bus et s’endort. Quand il se réveille, il est déjà tard. La monnaie qu’il avait gardée dans sa poche était tombée de nouveaumais il ne se soucie plus de la récupérer. Il revient à la maison, non pas avant de passer revoir une feuille morte embrochée depuis quelques jours à une grille. Après s’être reposé, il sort et téléphone à Patrick pour dîner ensemble. Le récit est suivi d’un petit texte en italiques écrit par l’ami rencontré dans la rue. Ce nouveau récit nous révèle en effet le nom du personnage principal, Paul Souv- rault, identifié jusqu’alors simplement par le je narratif. On apporte quelques pré- cisions sur sa biographie : sa mère était institutrice dans les Vosges, il avait été élève à Henri IV, il avait loupé sa carrière d’instituteur et celle de professeur et faisait de petits boulots de traducteur pour gagner sa vie. Le rencontrant à Londres, l’ami garde l’impression que Paul se porte très bien et que, s’il avait souhaité, il aurait pu s’intégrer à l’Agence et se faire des amis. La rencontre qui avait eu lieu pendant la nuit est reprise mais le nouveau narrateur s’amuse de l’interprétation donnée par Paul. Paul Souvraul est mort écrasé par une voiture le soirmême où il avait dîné chez son ami. Si le texte a pu être publié, c’est parce que les médecins avaient remis à l’ami (devenu narrateur du deuxième récit) le cahier où figurait la première histoire. La Nuit de Londres pourrait se lire comme un fait divers banal : un accident est sur- venu dans les rues de Londres et un passant a été grièvement blessé par une voiture.

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