AGAPES FRANCOPHONES 2013
Dana UNGUREANU Université de l’Ouest de Timişoara, Roumanie 250 1 Nous ne connaissons pas l’année exacte de l’action, le dernier chiffre de l’année étant rem- placé par un point dans le texte. Cette ambiguïté est probablement maintenue par l’écrivain en raison d’un détail qui pourrait passer inaperçu : nous avons l’impression que le récit se déroule en 24 heures mais, si au commencement du texte, on précise que Paul Souvrault était à Londres depuis un an, le dernier chapitre signale qu’il y était depuis quatre ans. 2 L’individu de la foule porte un nom (Mr. Smith) juste par convention narrative. Il apparait dans le texte aussi sous les noms de Mr. X . Mr. Y, Mr. Gordon. L’errance s’oppose au voyage ordinaire qui suppose un projet et un but précis. Errer serait, d’après la définition donnée par les dictionnaires, « aller d’un côté et de l’autre sans but ni direction précise », « être disposé çà et là sans ordre ni organi- sation », « divaguer, progresser sans retenue, sans discipline » (Le Petit Robert). Dans le contexte des événements historiques et idéologiques du XX e qui mènent à une crise du roman, la thématique de l’errance trouve un terrain propice pour se développer. Le statut du roman est mis en question (on a même déclaré son décès à plusieurs reprises) et le texte littéraire devient le récit d’un récit qui ne parvient pas à s’écrire . L’un des auteurs français qui a exploité ce thème est Henri Thomas, un écrivain peu connu par le large public malgré la richesse de son œuvre et les multiples do- maines abordés. Voyageur inlassable, Henri Thomas a passé sa vie dans un va-et- vient perpétuel entre les grandesmétropoles (Paris, Londres, Boston) et les espaces presque déserts des Vosges ou des petits villages de pêcheurs. Cette dérive entre les grandes agglomérations et les endroits dépeuplés traduit une oscillation de l’âme thomasien. Ami des grands écrivains de l’époque (Gide, Artaud, Adamov, Cioran) et un habituel des cafés littéraires, il cherche pourtant l’isolement car le récit ne peut s’écrire qu’en silence. Mais une fois cette vie solitaire adoptée, il s’en lasse vite et re- tourne au brouhaha de la ville. La Nuit de Londres est le roman qui illustre peut-être le mieux ce besoin foncier de mouvement de l’auteur à la recherche d’un sujet d’écriture, d’un style et de soi- même. Errance et narration Le récit est paru en 1956, aux Éditions Gallimard, et raconte la déambulation de Paul Souvrault, un homme hanté par la nécessité d’écrire. Ce personnage, présent déjà dans d’autres récits, est enmême temps le pseudonyme employé par Henri Thomas au début de sa carrière. Installé à Londres depuis un certain temps et travaillant à l’Agence comme tra- ducteur, Paul Souvrault est obligé d’y rester pendant l’été 194. 1 , faute de moyens pour partir en vacances. Les seules activités qu’il entreprend sont les promenades nocturnes sans aucun but et la rédaction d’un récit dont le sujet semble être l’indi- vidu de la foule appelé par le narrateur-personnageMr. Smith 2 . À l’origine de ce per- sonnage sans identité se trouve la destinée tragique de Florian La Barre, un collègue du narrateur, mort suit à une maladie, et qui lui avait légué son carnet. Seul dans sa chambre, Paul Souvrault essaye de s’imaginerMr. Smith devant une affiche et l’impact que la vision fugitive du corps presque nu aurait sur lui. Il com- mence à écrire et observe de sa fenêtre les passants, dans la nuit. Puis, il décide de sortir pour se promener et pour analyser la foule de plus près.
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