AGAPES FRANCOPHONES 2013
Errance(s) communicationnelle(s) et comportementale(s) dans Carine ou la jeune fille folle de son âme de Fernand Crommelynck 39 12 La jeune fille folle de son âme a été à l’affiche du Théâtre du Peuple de Bussang pendant les mois de juillet et aout 2013. 13 Cf. « Le Republican Lorrain », 14 juillet 2013. 14 Art. cit. Carine en a besoin car elle a froid. Quelle serait la raison de la requête ? Est-ce qu’elle serait déçue et indignée à cause du comportement, lui aussi, trop humain de son mari et de tous ses proches ou bien est-ce qu’elle souhaiterait être enveloppée et entourée d’un amour… "bestial"? Qui est Carine sinon « la maudite bête [qui a fait crever les chiens, [qui] se fait toujours remplacer [et dans laquelle] il y a du diable » ? (C. A., 22). Il semble que la « petite bête », ainsi que la surnomme son amie Nancy (C. A., 51), chaste et naïve, se soit transformée en une bête fauve. En effet, si l’on croit, avec R. Barthes, à « l’ambivalence fondamentale du vête- ment, chargé d’afficher une nudité aumoment même où il la cache » (1967, 62), Ca- rine pousserait au plus haut degré son jeu de séduction qui frôlerait désormais l’éro- tisme. Toutefois, la bête n’a ni la force ni l’énergie pour vivre dans un monde qu’elle n’a pas choisi. Elle s’en éloigne en se suicidant. Le "changement de peau" ne s’ac- complit pas. Finalement, pour juger de l’attitude de Carine c’est le commentaire de son amie Solange qu’il faudra retenir : « elle ne vit pas, elle neige » (C. A., 45). « La jeune fille folle de son âme » n’arrive pas à s’intégrer à la société qui l’entoure ; et si elle essaie, elle agit toujours d’unemanière névrotique et maladroite. En disparaissant dumonde, elle renonce à tout compromis avec la vie. S’agit-il d’une défaite irrémédiable ou bien y aura-t-il, pour elle, une possibilité de se réconcilier un jour avec les autres et avec elle-même ? D’ailleurs, personne n’a la certitude qu’elle soit morte. « Elle est tombée » (C.A., 124), affirme son oncle évasif. Puisque toute pièce de Crommelynck « reste porteuse d’une part de mystère et d’indiscernable » (Émond, 1987, 138), on peut émettre l’hypothèse que Carine tôt ou tard va retrouver la vie et que sa vie, son attitude et son comportement pourront être jugés autrement. Quant à nous, nous avons accompli non seulement un voyage de l’âmemais aussi un voyage dans "l’âme du texte". En errant à travers lesméandres de l’écriture, nous avons éprouvé et connu, comme Carine, « l’horreur et la grâce d’exister » (Perros, 1968, 5). Et c’est ce sentiment ambivalent qui s’est emparé de nous lorsque nous avons assisté à la toute récente représentation de la pièce jouée au Théâtre duPeuple de Bussang, avec une mise en scène de Michael Delaunoy 12 . Celui-ci, en proposant un spectacle troublant et audacieux, a plaidé la cause de La Jeune fille, dont l’intégrité morale et la cohérence intellectuelle devraient faire réfléchir tout individu. Sans aucune pruderie, elle a le but d’endiguer nos pulsions, surtout à une époque – la nôtre bien sûr ! – où l’on ne comprend plus où se situe la frontière entre dicible et indicible, entre licite et illicite 13 . Puisque les tentations ont toujours fait partie de notre quotidien, nous ne nous étonnons pas en lisant les commentaires d’E. Caen qui remontent à 1930. « Carine a déconcerté l’homme actuel parce que celui-ci a perdu le sens de son originalité durable, qu’il n’en perçoit les repères qu’à travers le symbolisme inerte et arbitraire de sa vie économique. Parce qu’il n’a plus le loisir de se re- connaitre, ni de se ressaisir dans la projection tragique de son destin 14 ».
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