AGAPES FRANCOPHONES 2013

Claudia BIANCO Université de Messine, Italie 38 11 Pour qu’on puisse avoir une idée plus claire de la présence obsessive des masques, nous invitons à lire la didascalie qui suit : « Ils (Frédéric et une amie de Carine déguisée) se croisent, en sortant, avec un domino d’argent, lequel entre en courant, l’air affolé, avise le premier do- mino abandonné et, sansmot dire, procède avec lui à un rapide échange de poupées. Ceci fait, il s’éloigne lentement ; un domino noir fait ensuite irruption dans le hall et, pris au strata- gème, aborde en hâte le domino d’argent qui porte à présent les couleurs qu’il poursuivait » (C. A., 85). En effet, s’il est vrai que l’effet premier du masque est « d’extérioriser et de ren- dre visible la conscience et les profondeurs de l’âme » (Piret, 1999, 197/200), il sem- blerait que Carine veuille se rapprocher de ses semblables. Malheureusement, son désir de communion et de communication échoue car l’expérience n’est vécue que partiellement et avec grand embarras. Comme dans un cauchemar, tout l’espace de la scène va se peupler des mouve- ments vertigineux accomplis par les masques qui font irruption dans toutes les pièces du château. Ils sont tellement nombreux qu’on croirait à « une conspiration ». Ils sont comme « des sauterelles, qui seraient noires et qui seraient blanches » (C. A., 85-86) 11 . Le tourbillon provoqué par lesmasques, s’il est susceptible d’entraîner la "conver- sion" de Carine à la vie et à la réalité, finit par aboutir à un dépaysement ultérieur de notre héroïne. Celle-ci veut, toutefois, être encore spectatrice de la fureur et de la perversion qui l’entoure et qui, finalement, l’intrigue. Il semble qu’elle se laisse charmer par lesmots ambigus et sensuels chuchotés par les couples qui, comme Carine en ce moment, sont à la recherche d’une identité stable et sécurisante : NOIR , poursuivant : Qui es-tu ? Dis-moi ton nom. ARGENT , contre lui : Imbécile ! Je suis un domino entre les autres, ce soir » (C.A., 56). Puisque le masque annule les hiérarchies et prône une ambiance orgiastique, dans laquelle un plaisir aigu est toujours accompagné de l’angoisse, Carine n’aurait pas pu choisir un meilleur moment pour quitter son mari et sa vie. C’est entre le plaisir et l’angoisse que se situe le vide que Carine va remplir en se détruisant. Les masques, par leur encombrante présence, non seulement souillent le lit des époux mais, en plus, empêchent leur ré-union. En s’interposant avec leurs corps entre Carine et Frédéric, ils empêchent d’abord leur réconciliation et, peu avant la clôture rideau ils essaient de retenir le jeune homme qui souhaiterait le salut de sa femme (cf. C. A., 124). Selon nous, Yves Dumont a bien raison lorsqu’il affirme que, pour le dramaturge, le masque a la fonction « [d’] un écran qui intercepte la vérité et qui empêche la pensée réelle de l’un de parvenir jusqu’à l’autre » (1977, 40). Et que dire à propos de Carine sinon ce que Jean Paul De Cruyenaere a remar- qué, à savoir que toute la pièce ne serait qu’une longue métaphore cynégétique (1987, 73), puisque toute l’action se déroule pendant une partie de chasse dont la proie serait justement la protagoniste ? Nous terminons notre analyse avec une autre scène ambiguë. Il semble que la jeune fille n’éprouve aucun embarras lorsqu’ elle doit endosser unmanteau de four- rure dont la gouvernante la couvre : « C’est de la loutre ; ce qu’il y a de plus chaud. Les bêtes sont bien heureuses d’être habillées comme ça, tant qu’on ne leur enlève pas » (C. A., 107).

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