AGAPES FRANCOPHONES 2013
Errance(s) communicationnelle(s) et comportementale(s) dans Carine ou la jeune fille folle de son âme de Fernand Crommelynck 37 10 « Le masque traduit la joie des alternances et des réincarnations, la joyeuse relativité, la jo- yeuse négation de l’identité et du sens unique, la négation de la coïncidence stupide avec soi-mê- me ; le masque est l’expression des transferts, des métamorphoses, des violations des frontières naturelles, de la ridiculisation, des sobriquets ; le masque incarne le principe de jeu de la vie, on trouve à sa base le rapport mutuel de la réalité et de l’image tout à fait particulier, et qui carac- térise les formes les plus anciennes de rites et de spectacles » (Bakhtine, 1970, 2012, 49). sante. L’oncle, connaissant très bien l’art de la séduction, décide que, pendant la fête, les femmes seront habillées « d’un domino d’argent, de souliers de satin noirs et d’un loup noir » et les hommes s’affubleront « d’un domino noir avec un masque d’argent » (C. A., 35). Si, normalement, dans le contexte duCarnaval, le déguisement et lemasque sont liés aux moments de joie et d’allégresse d’une quelconque communauté 10 , chez Crommelynck, le sentiment orgiastique et la jouissance sont liés à l’angoisse et aux conflits de l’âme. Il arrive donc que le masque et le déguisement cachent unmalaise constant et une souffrance profonde. Dans Carine, en particulier, nous assistons à une lubricité poussée et exagérée. Comme le chasseur le souligne, le bal masqué va devenir un « jeu dangereux » (C. A., 22) qui se termine avec le désespoir et la mort. En assistant, en tant que spectatrice inquiète et mal à l’aise, à un dialogue entre deux masques, Carine apparait perturbée et bouleversée car le couple décrit le sentiment amoureux, en empruntant à Carine pratiquement les mêmes mots qu’elle avait uti- lisés lors de la manifestation de son pur et tendre sentiment à l’égard de son mari. La spiritualité et la transparence, se transforment au niveau du signifié car l’énoncé est visiblement empreint de sensualité et d’une certaine morbidité : J’aime contre le mien ton corps que je sens si fort et beau, avec son orgueil, son désir et ma joie! La mienne – c’est moi que j’aime ! […] Frappe-moi ! Je ne veux pas m’évanouir dans ma joie, les yeux au ciel, au point d’en être frustrée. Je veux demeurer présente, rester le témoin irrécusable de mes délices, être le cadavre et le meurtrier. (C A, 56-57) Le choix lexical, en célébrant la jouissance la plus effrénée, terrorise Carine car elle a la révélation violente et brutale de ce qu’elle se refuse à comprendre : l’affection qu’elle éprouve pour son mari n’est pas si différente du désir érotique explicité par le couple déguisé. Elle est tellement choquée et incrédule qu’elle fait coïncider, (in)volontairement des instances opposées et apparemment inconciliables : « Non, il n’est pas possible que le mensonge ressemble à la vérité ! » (C. A., 60). En essayant de se rapprocher davantage des autres, presque spontanément mais aussi de manière distraite et hallucinée, elle s’habille d’un domino argent mais, mal- gré de faibles efforts, elle n’arrive pas à communiquer et à agir comme les autres femmes. Au contraire, elle a peur de leur comportement trop transgressif et presque menaçant. Comme l’indique la didascalie, elle avise le masque et le manteau (…) et se dé- guise vite mais (elle) restera debout, immobile (C.A., 83). Comment juger cette atti- tude inédite ? Veut-elle se protéger ou plutôt se défendre en s’éloignant des autres couples et en témoignant, ainsi, du«facteur dépersonnalisant dumasque qui confine à l’incommunicabilité » (Piret, 1999, 195) ou bien désire-t-elle partager l’expérience et leurs émotions ?
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