AGAPES FRANCOPHONES 2013

Claudia BIANCO Université de Messine, Italie 36 SOLANGE : Ç’a toujours été le fort de Carine que de perdre les gens. Tu te sou- viens de Marion ? Elle n’aimait rien tant que les garçons, et ils étaient rares au dortoir. ÉVELYNE : Oui et à force de vous espionner, lorsque vous tressiez du clair de lune au fond du parc, Frédéric et toi, l’envie lui est venue de se faire repiquer par le jardinier. (C. A., 47) Sa spontanéité et sa naïveté, au lieu de répandre la pureté qui lui est propre, aiguisent, au contraire le plaisir et le désir charnel. Tout le monde pense que, ayant couché avec Frédéric, Carine a désormais « connu et subi les tyrannies et la bassesse de la chair » (C. A., 40). Avant d’être "agressée" verbalement et physiquement par les couples masqués qui vont l’inviter « dans le seul monde réel des êtres sans visages » où se déroule « le jeu profond de l’espèce » (C. A., 82). Elle doit subir les assauts verbaux de tous ses proches qui, comme des Erinyes ou des phalènesmenaçantes veulent l’amener vers le gouffre de lamatérialité. Maltrai- tée, torturée et presque fustigée psychologiquement et physiquement, Carine doit affronter, violemment, le cynisme de sa mère qui désire à tout prix garder un amant amoureux – hélas – de sa fille, « Si tu aimes Carine, tu comprendras mon abomi- nable acharnement à le garder » (C. A., 41). Elle doit également faire face à l’effron- terie de ses amies, « [j]e t’en prie Carine, cesse de rougir et ne sois pas hypocrite » (C. A., 49), ainsi qu’au sentiment homosexuel de Christine. Cette dernière, jalouse de Frédéric, non seulement la traite de Catin, en se moquant de sa ‘fausse’ (changer les guillemets) pureté mais aussi, pour se venger, lui fait mal en lui mordant la main (cf. C. A., 54). Dulcis in fundo, elle doit essuyer, de surcroît, une trahison inattendue de son mari : «Mon sang seul s’est perdu » (C. A., 96). Malgré ses résistances et ses efforts, après avoir frôlé l’interdit et la transgression, « [sa] belle armure tombe et [elle] reçoit, en une seule fois, tous les coups qui (lui) étaient destinés » (CA, 98). En faisant la découverte profonde et violente « de la face cachée du monde », Carine acquiert, malgré elle, « un savoir nouveau sur autrui, mais aussi, d’une certaine manière, sur elle-même » (Piret, 1999, 209). La recon- naissance de l’interdit implique donc un changement de la part de Carine. Après la rencontre choquante avec la souillure, la jeune fille subit une contagion : elle désire comme les autres. Puisqu’ elle semble légitimer une attitude dévergondée, son oncle n’hésite pas à l’inviter à s’investir totalement pour savourer, sans aucun philtre, les plaisirs de la chair : « C’est par la douleur morale qu’on apprend l’étendue de l’âme, par la souffrance de la chair, les frontières du corps. Sans elles [on] ne serai[t] point » (C. A., 54-55). Même si apeurée et désorientée, Carine consent à « entrer en humanité » (Piret, 2010, 146) et parait disposée à trouver un canal de communica- tion "normal" avec les autres et à devenir « raisonnable » (C. A., 105).C’est alors qu’elle décide de se soumettre à une dure et ultime épreuve : en suivant le conseil de son oncle, elle participe à la fête masquée. Malheureusement, elle n’aura ni le cou- rage ni la force de se mêler à la mascarade car, elle ne veut pas toucher à l’humain ; finalement, elle ne pactise et ne s’investit pas et le seul choix possible est de quitter à jamais ce monde. Mais de quelle manière Carine participe-t-elle à la bacchanale ? Quelles sont ses réactions et ses émotions ? On va suivre et vivre avec elle son expérience traumati-

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