AGAPES FRANCOPHONES 2013
Errance(s) communicationnelle(s) et comportementale(s) dans Carine ou la jeune fille folle de son âme de Fernand Crommelynck 35 sans suite mais si moelleux, si tièdes, détachés de toi comme les plumes de l’alouette perdue au ciel ! J’en veux emplir un gros oreiller où blottir mon bon- heur au chaud. (C. A., 146-147) Les choix lexicaux de l’énonciation, témoignent, par leur baroquisme, de la distance verbale et comportementale qui s’établit, dès le début de la pièce, entre Carine et ses proches "trop humains", son oncle, sa mère, ses amies du couvent et, en particulier, Christine, la copine qui l’a toujours aimée en secret. Pour Carine, il s’agit d’une relation amoureuse qui devra toujours être caracté- risée par une fidélité et une dévotion absolues. Personne ne devra jamais souiller leur lit et leur chambre nuptiale : « Je fermerai la porte de notre chambre par une triple serrure ; que personne jamais n’y entre que toi et moi… » (C. A., 146). Le sentiment éprouvé peut être considéré comme une passion maladive qui ex- clut non seulement tout contact avec l’extérieur , mais aussi une communication "bi- latérale" avec l’objet de son désir, alias Frédéric dont le comportement devra obser- ver, de manière rigoureuse, les règles établies par son épouse. « Je veux te dire aus- si… j’aime, j’aime ton corps si fort et si vulnérable, ce corps si fier qu’il semble défier l’éclair et qui s’émeut à ma caresse légère – ah! Oui, je l’aime et l’admire, mon beau sauvage apprivoisé, avec son orgueil, son désir, sa joie – oui – cette joie fulgurante qu’il arrachait à ma souffrance » (C. A., 146). « Je suis au-dessus du bonheur » (C. A., 29), crie fièrement la jeune fille, après sa première nuit de noce. Cette affirmation prouve, encore une fois, qu’elle vit en dehors du temps et de l’espace et qu’elle a la volonté de ne pas s’intégrer à un quo- tidien qui se compose de vie et de mort, de rire et de pleurs, d’érotisme et de spiri- tualité. Toutefois, après avoir observé de plus près son comportement, tout en en assu- mant sa pureté, nous nous sommes posé une question. Carine est-elle vraiment tout à fait sourde et indifférente aux appelsmalicieux de ses proches oubien en est-elle attirée demanière presquemorbide ? Se révolte-t-elle contre les penchants immoraux ou amoraux car elle les désapprouve totalement ou bien, comme nous le pensons, puisqu’elle est, d’une certainemanière, consciente de son étrangeté à la vie, essaie-t-elle d’établir des "bribes" de communication avec les autres, même si c’est de manière maladroite et avortée ? En effet, déjà au début de la pièce, l’oncle, regardant dormir sa nièce, dit que « Sur [son] candide visage glissent des ondes de plaisir » (C.A., 24). Carine ne serait donc pas tout-à-fait indemne ou imperméable aux appels de la chair. De plus, après lui avoir effleuré les lèvres, il commente sa réaction en ces termes : « Elle fait la morte, dents serrés. Mais déjà son sang la trahit. Qu’immobile, qu’attentive alors à lutter contre elle-même ! Mon baiser est partout ensemble. Son traître sang le cherche et s’y précipite » (C. A., 25). Selon le chasseur, sa nièce, contrairement aux apparences, désirerait être em- brassée jusqu’à se noyer dans le plaisir sensuel et érotique. D’une part, elle est trahie par son instinct qui, se disputant avec la raison, lui dicte d’écouter les exigences de son corps. D’autre part, on comprend aisément que Carine, pour défendre sa pureté, sera tiraillée entre le bien et le mal qui se révèle difficile à combattre. L’amour pur de Carine, sa beauté enfantine et candide, invitent, paradoxalement, à la transgres- sion, au désir le plus effréné et à une jouissance célestielle foncièrement liée au phy- sique et à la rencontre des corps. Lisons pour cela deux répliques échangées par deux de ses amies qui dialoguent avec Carine :
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