AGAPES FRANCOPHONES 2013
Claudia BIANCO Université de Messine, Italie 34 9 En ce sens, Édouard Caen (1930) aurait raison quand il affirme que « Carine a déconcerté l’homme actuel parce que celui-ci a perdu le sens de son originalité durable, qu’il n’en perçoit les repères qu’à travers le symbolisme inerte et arbitraire de sa vie économique. Parce qu’il n’a plus le loisir de se reconnaître, ni de se ressaisir dans la projection tragique de son destin ». Il s’agit d’un seul et long acte que l’auteur aurait voulu diviser en trois tableaux (voir les astérisques aux pages 61 et 90 de l’édition de 2010 que nous avons consul- tée). L’intrigue nous conduit à l’intérieur d’un grand château. L’action se déroule pendant une partie de chasse. Carine vient d’épouser Frédéric et réalise ainsi son rêve d’un amour chaste et virginal. Son exigence d’atteindre une pureté absolue devient le seul et unique but de sa jeune vie. Le jour suivant la noce, enmême temps qu’elle goûte son immense bonheur, elle connait l’immoralité, la malice et la mé- chanceté de tous ceux qui l’entourent et la terrifient. Sa mère, son oncle – le proprié- taire du château–, les copines du couvent où elle s’est réfugiée des atteintes dumonde pendant des années, voire son époux (auquel Carine ne pardonne pas une relation avec l’une de ses amies), vont représenter pour elle la souillure et le péché. Déçue, indignée et bouleversée, Carine se sent prisonnière et presque persécutée, comme la petite bête que les chasseurs essaient de tuer. Pendant une mascarade, véritable bac- chanale organisée par son oncle, la jeune femme sait qu’elle doit quitter la vie. Son mari, le seul qui l’a toujours aimée, partage avec elle sa décision irréversible. Michel de Ghelderode, spectateur au Théâtre des Beaux-Arts de Bruxelles, en1930, considéra Carine comme « l’œuvre la plus forte qu’on n’ait jamais vue de- puis longtemps et une des rares pièces belges qui puissent prétendre à rayonner au- delà des frontières ». ( La Flandre Littéraire , 1931). Toutefois, comme Pierre Piret l’a affirmé « elle parait incohérente et engendre de multiples effets d’incompréhension » (2010, 137).Cette affirmation nous fait entrer dans le vif du sujet et sert la thèse que nous voulons démontrer. En effet, il nous semble que s’insinue, entre l’incohérence et l’incompréhension, une troisième caractéristique de la pièce, représentée par l’ambiguïté dont le texte et Carine en tant que personnage principal, sont porteurs. En errant entre spiritualité et érotisme, « la jeune fille folle de son âme » est con- damnée à vivre dans un Entre-Deux, dans un espace d’indécidabilité qui se situe entre la volontaire exclusion de la vie et le désir brulant d’en faire partie. Son atti- tude et son comportement bancals, soit au niveau verbal, soit par rapport à sa gestu- alité et à ses actions, doivent être, paradoxalement, considérés comme ceux de tout individu qui veut obéir aux normes de la morale courante mais qui a tendance à les enfreindre 9 . Carine n’aime que son âme et elle-même ; elle vit toute relation de manière égo- tique, surtout celle qu’elle a avec son mari. Sa façon de vivre, d’agir, de parler s’é- loignent, visiblement, des attitudes et des discours de tous ses autres interlocuteurs, à savoir son oncle, sa mère, ses amies du couvent et Christine qui l’a toujours aimée en secret. Sa manière d’exprimer les sentiments les plus profonds qu’elle éprouve à l’égard de Frédéric est explicitée par desmots et des tournures de phrase on ne peut plus re- cherchés : Une brûlure secrète prolonge en moi le souvenir de ta présence, qu’elle ne guérisse point et me consume ; [...] dis, je les entendrai encore, ces paroles éblouissantes qui faisaient de ton ivresse mon extase ? Et tous ces petits mots
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