AGAPES FRANCOPHONES 2013

Errance(s) communicationnelle(s) et comportementale(s) dans Carine ou la jeune fille folle de son âme de Fernand Crommelynck 33 4 « Peu d’œuvres inclinent autant l’âme vers sa propre demeure, à se regarder et écouter vivre que celle de Fernand Crommelynck » (Caen, 1930). 5 D’origine russe, Paulette Pax (1887-1942) fut une actrice et un metteur en scène. Elle a été directrice du Théâtre de l’Œuvre de 1929 jusqu’à sa mort, succédant à Aurélie Lugné-Poe. Le théâtre crommelynckien fut surtout représenté sur les scènes parisiennes parce que les specta- teurs bruxellois n’appréciaient pas les artistes autochtones qui, forcément, devaient se rendre dans la capitale pour acquérir une quelconque renommée. 6 C’est le cas de Redan (1933, 99), à l’occasion du Concours Triennal de Littérature drama- tique. C’est Carine qui remporta le prix du Jury. Redan continua en précisant : « Les amis et les admirateurs de M. Crommelynck ayant énoncé en article de foi que la littérature française venait de s’enrichir d’un nouveau chef d’œuvre, un concert de protestations s’éleva du camp où s’étaient massés les opposants et ce fut un beau tapage dont retentirent les journaux, les re- vues, les salons, les couloirs de théâtre ». 7 « Qu’exige donc Sarcey ? Que la fable soit une, claire, progressive et vraisemblable ou, du moins, que ses invraisemblances soient acclimatées par des explications préliminaires. Faute de quoi le spectateur est dérouté, ce qui est bien la pire des choses » (Corvin, 1989, 41). 8 Il faut remarquer que la culture et la pensée flamande diffèrent complétement de l’esprit français. Le peuple de l’Hexagone est, en général, sobre et rationnel. Par contre, dans l’imaginaire flamand et chez Crommelynck, des scènes opulentes prédominent : Kermesses et bacchanales nous restituent l’ambiance des tableaux de Breughel. CommeMarcel Arland l’avait bien compris, tous les personnages de F. Cromme- lynck accomplissent un voyage initiatique qui se révèle aussi un chemin de croix. Plus exactement, il s’agit d’ « [Une] progression insensée et rigoureuse selon laquelle une situation d’abord normale et presque banale parvient à la crise, va franchir les limites de la vraisemblance et prendre enfin valeur de symbole » ( LaNouvelle Revue Française , 434). Ayant décidé de voyager à l’intérieur d’une de ces identités déran- gées, atteintes de "monomanie," nous avons choisi d’accompagner dans son parcours ambigu et incertain, une jeune fille, Carine qui, pour être folle de son âme et, donc, excessivement et volontairement pure et candide, n’est pas sans avoir, à notre avis, une forte et presque morbide curiosité de côtoyer le contexte grivois et lubrique qui l’entoure. On verra de quellemanière vont osciller et vaciller les convictions et les outrances maladives de cet actant hors norme. On examinera également comment, en ne s’a- daptant pas aux codes comportementaux de son monde et du monde – forcément voué au relatif, à l’humain, trop humain, à ses vices et autres quêtes du plaisir immé- diat (Émond, 2010, 9) – elle ne pourra et ne saura "l’incorporer", nonobstant ses ef- forts maladroits. En fin de compte, elle sera contrainte à se détruire en se donnant la mort, incapable de pactiser avec le désir et la jouissance de la chair. Avant d’observer de quellemanière, verbalement et gestuellement, notre héroïne voyage entre le bonheur et la joie et le malheur et la tristesse – en continuant à re- garder et à écouter vivre son âme 4 – et dans le but d’une meilleure compréhension du texte dans sa globalité, il nous semble correct de parcourir à nouveau l’histoire scénique de la pièce et d’en résumer le contenu. Carine ou la jeune fille folle de son âme a été représentée pour la première fois au Théâtre de L’Œuvre le 19 décembre 1929, avec une mise en scène de Paulette Pax 5 . Dès son apparition, la pièce fit un tollé. Le Tout Paris littéraire se passionna pen- dant plusieurs semaines pour ou contre Carine 6 . Le public parisien, habitué aux re- présentations boulevardières et à la pièce bien faite dont les règles avaient été établies par Sarcey dès la fin du XIX e siècle 7 , n’était pas encore prêt à comprendre le sens des messages cryptiques et obscurs que l’auteur flamand 8 souhaitait lui transmettre.

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