AGAPES FRANCOPHONES 2013
Claudia BIANCO Université de Messine, Italie 32 2 « Par moi on va dans la cité dolente, / Par moi on va dans l’éternelle douleur, / Par moi on vaparmi la gens perdue. » (Dante, LaDivineComédie , L’Enfer, Chant III, présentationet traduc- tionpar JacquelineRisset, Paris,GarnierFlammarion, 1992, p. 41). Sans lamoindreprésomption d’originalité, nous avons opté pour les mêmes vers que F. Crommelynck avait choisi de mettre en épigraphe lors de la première publication de sa pièce, parue à Paris chez Émile Paul en 1930, à savoir un an après sa première représentationdans la Ville Lumière. Nous sommes d’avis qu’en rendant hommage à la littérature italienne, l’auteur a fait une citation on ne peut plus adaptée. Carine ou la jeune fille folle de son âme a été publiée par la suite chez Gallimard en 1968. En 2010, les Éditions Luc Pire deBruxelles en ont tiré une autre impression. C’est à cette édition, do- rénavant désignée à l’aide du sigle C. A., que nos citations vont se référer. 3 Plus récemment, De Cruyenaere a fait la paraphrase de l’intuition de Moulin dans les termes qui suivent : « Les pièces de Crommelynck avouent d’emblée leur signification et ré- servent au lecteur plus attentif des sens infiniment plus subtils et complexes » (1987, 17). Per me si va nella città dolente Per me si va nell’eterno dolore Per me si va tra la perduta gente (Dante, La divina Commedia, Inferno, Canto III 2 ) «Le théâtre de Crommelynck est un carnaval de corps affrontés, enlacés, fantasmés – peuple de la chair et de ses appétits. [...] Ici, on donne la parole au ventre, à la poitrine, rarement à la tête : les mots désignent des désirs, des copulations éven- tuelles, provoquent d’imprévisibles retournements de situations et de caractères». En ces termes qui définissent, on ne peut mieux, la spécificité d’une dramaturgie qui, pendant les Deux guerres, a fait scandale, Jacques Duvignaud (1999, 10), nous aide à analyser des partitions spectaculaires qui ont choqué et dérouté tout lecteur/ spectateur, en engendrant un sentiment de confusion et même de malaise. L’œuvre de Crommelynck, en se « [tordant] entre réel et imaginaire, s’impose comme l’une des plus expressives de son temps » (Quaghebeur 1998, 106). Comparé parMauriac à un «Molière en état d’ébriété» ( La Nouvelle Revue Française , juin, 1925), Crom- melynck inaugure «une manière théâtrale inédite et originale qui se détache nette- ment de toute tradition précédente en s’y opposant demanière agressive etmême vio- lente.[…] Dans tous les textes de Crommelynck, à la reconnaissance immédiate d’une thématique traditionnelle succède un sentiment d’étrangeté, d’illisibilité même, qui appelle à déplacer le modèle de lecture issu de la tradition». (Piret, 1999, 206) P. Piret explicite et complète une remarque que Janine Moulin, biographe de l’Auteur, avait déjà faite à la fin des années soixante-dix. D’après elle, dans toutes les pièces de Crommelynck, il serait aisé de reconnaître un « Théâtre des apparences et un autre, sous-jacent, qui réclame un certain degré de perspicacité et de connais- sance » 3 . (1977, 33). On peut en conclure que la conception dramaturgique de notre auteur demande, voire impose, plusieurs interprétations. Notre perspicacité nous a conduit à "voya- ger" dans les coulisses d’un personnage féminin, qui, comme tous les autres actants créés par l’auteur, montre une personnalité ravagée par une passion qui, franchis- sant les limites du raisonnable, les conduit à leur perte. Assoiffés d’absolu, les héros de F. Crommelynck ne veulent pactiser ni avec la réalité ni avec la communauté qui les entourent ; ils deviennent, ainsi, des désadaptés hystériques et hallucinés, con- damnés à une solitude irréversible. Ils suivent un parcours verbal et comportemental tout à fait personnel qui, pour être hors norme et étranger à ce monde, se termine inévitablement en une tragédie apocalyptique qui, paradoxalement, assume une va- leur exemplaire.
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