AGAPES FRANCOPHONES 2013

Anne Richter : l’écriture comme cheminement initiatique 53 de passer de mutation en mutation et acquérir, grâce à l’expérience poétique, un visage éternel. Anne Richter s’efforce de montrer combien multiples sont les méta- morphoses du double (Matthys 1996, 5) : « autant de manières de parcourir nos mystérieuses distances intérieures. » C’est uneœuvre lancée à la poursuite desmille visages que l’auteur prête à ses personnages. N’y a-t-il pas toujours en nous, quelque part, cette forêt obscure que chanta Dante, et où il nous faut, un jour ou l’autre, cheminer en voyageur égaré ? [...] le problème de la dualité [...] pousse tous les artistes à créer et à s’écrier : être ou ne pas être ? Je ou un autre ? En un sens, toute création s’efforce de répondre à ce dilemme ; en essayant de sortir de la confusion initiale, elle est tentative de rejoindre l’unité.» (Richter 1995, 10) L’espace de l’écriture devient ainsi la zone de rencontre avec l’autre : « [c]’est dans le tracé de la fissure, visibilité fantastique du lieu d’échange des essences, que quel- que chose se passe, l’arrivée et la fuite de l’autre » (Malabou 2004, 364–365) À tra- vers les personnages métamorphosés, configurés lors de l’expérience créatrice s’ex- prime l’exigence qu’ont les auteurs de devenir « autre » et atteindre ainsi à un état de déconditionnement. Les coalescences homme-règnes naturels transforment l’espace textuel en une interface de repos et de communion à la fois : « [l]’écrivain accède à la communication avec un autrui anonyme et universel bien qu’absent » (Malabou 2004, 355) ou retrouve dans la nature les données d’une identité perdue. Le désir de métamorphose d’Anie, l’héroïne du récit « Un sommeil de plante », n’est que la révélation d’une nature profonde dont l’appel remonte dans le temps pour arriver à l’enfance de la jeune femme : Enfant, elle avait joué à devenir le centre du monde […]. Elle marchait en ar- rière, la tête renversée vers le ciel, jusqu’à en avoir le vertige. C’était ce qu’elle at- tendait, le vertige qui lui faisait voir les choses autrement, elle immobile, et la terre tanguant, le soleil et les nuages courant autour. (Richter 1967, 73) Une première réminiscence de cette liaison secrète avec la nature et implicitement avec laTerre-Mère survient lors d’une promenade dans la campagne, unmerveilleux jour d’été, quand le désir de prendre des racines jaillit pour la première fois : Elle atteignit le premier tronc qu’elle enlaça [...]. Elle s’assit dans l’herbe et posa sa tête contre un tronc. […] Elle regrettait de ne pouvoir, à force d’immobilité, se faire des racines. S’enfoncer dans le sol pour toujours, s’entourer de ce nuage de lumière calme comme il y a autour des sapins ou au-dessus de certains buis- sons, en été. (Richter 1967, 72–73) S’il y a donc métamorphose, c’est « parce que la volonté le veut, simplement, natu- rellement ». (Malabou 2004, 116) Le personnage-en-mutation est mû par cette vo- lonté de changer, de se métamorphoser qui fonctionne comme un véritable « dispo- sitif d’autotransformation » (Malabou 2004, 116) : Voici comme elle procéda : elle prit un vaste pot de grès, un grand sac d’humus. Elle entra dans la vasque, recouvrit ses jambes d’un manteau de terre. […] Comme elle était bienmaintenant ! […] Du fond d’elle-même montait le silence. Une certaine nervosité demeurait néanmoins […]. « Je m’y ferai », pensa-t-elle en remuant ses orteils. (Richter 1967, 74)

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