AGAPES FRANCOPHONES 2013
Anca CLITAN Université Babeş-Bolyai, Cluj-Napoca, Roumanie 52 Les métamorphoses font naître un « autre être », l’autre qui sommeille en chacun de nous, la personnalité à venir, plus riche et plus vaste. D’après Jung, l’accomplisse- ment du Soi qui fait de l’homme un microcosme, rejoint l’intuition universelle selon laquelle « l’homme total, l’Anthropos est aussi vaste que le monde. » (Jung 1990, 81) En ce sens, lesmutations au niveau de l’être confinant à la réalisation plénière du microcosme humain reflètent également « l’origine de notre univers cosmique exté- rieur ». Toutes les fois qu’une transformation a lieu, le monde entier est nouvelle- ment recrée. Le personnage muté devient le centre autour duquel un nouveau cos- mos s’organisera et se concentrera. Les éléments constitutifs de l’ordre institué par l’être métamorphosé sont puisés aux structures inconscientes de la psyché, dont la vitalité profonde empreigne les récits. L’inconscient, en raison du manque de déterminisme spatio-temporel, ren- ferme le pressentiment de l’immortalité qui précède et accompagne les processus de transformation de sorte que toutemutation est associée àune sensation de dilatation spatio-temporelle, correspondant à un épanouissement de l’être. Il existe une analo- gie entre le symbolisme de l’individuation et les mythes de création qui consiste en « la reproduction subjective de la création par la méditation » (Von Franz 2004 [1982], 22–23). Les récits de métamorphoses fonctionnent comme de véritables mythes de création. Chaque fois qu’une mutation s’opère, nous sommes les témoins de la création d’un être singulier et d’une reconfiguration originelle du monde. Les nouvelles métamorphiques sont autant de récits d’une expérience par la- quelle les auteurs accèdent à une condition aux limites du possible humain, par le biais de métamorphoses successives qui leur assurent le passage à une autre con- dition privilégiée. Les récits fantastiques et leurs personnages servent à vivre une expérience particulière, privilégiée : la quête vers la totalité, une cohérence, une in- temporalité, une universalité, une unité que la réalité nie, mais que le langage rend possible dans un « absolu littéraire ». (Bilen 1999, 79) Audevenirmétamorphique des personnages, se superpose l’itinéraire initiatique de l’écrivain qui, après avoir connu la désintégration, renaît pour accéder à une transmutation ontologique. Grâce à l’affranchissement de tout déterminisme, l’écri- vain a la liberté de se faire par soi-même, d’autant plus que la réflexionmoderne re- commande plutôt de « faire, et en faisant, se faire et n’être rien que ce qui s’est fait ». (Richter 1995, 9) C’est ainsi que concept de « métamorphose », considéré en tant qu’hypothèse poïétique, se rapporte également à la génération de son auteur. Aussi les récits métamorphiques retracent-ils l’itinéraire existentiel de l’auteur qui, osant se laisser abandonner à la tentation protéienne, devient, aux termes du processus créatif, autre, changé. Au niveau de genèse textuelle, la métamorphose devient un concept qui met en évidence « la perpétuelle mutation du sujet écrivant et les mécanismes de produc- tion qui sous-tendent la métamorphose du texte ».(Le Blanc 2009, 205) Le change, la remontée aux origines, la nostalgie du paradis trahissent, chez les auteurs, l’aspi- ration à unemétamorphose de statut « qui [leur] permettrait de s’affranchir de toute détermination et de vivre dans un temps devenu réversible » (Bilen 2003, 354) L’écriture, comprise comme parcours des « distances intérieures », sert de point d’ancrage à un auteur toujours autre, empruntant le visage de ses différents héros, étranger à lui-même, mais gardant son essence qui lui permet de se constituer une identité. À mi-chemin entre l’observation et la représentation, l’écriture est censée de manifester ce « continuum dynamique » (Vogel 2009, 87) permettant à l’auteur
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