AGAPES FRANCOPHONES 2013

Anne Richter : l’écriture comme cheminement initiatique 51 Et Anne Richter, comme tous les fantastiqueurs d’ailleurs, a la faculté de lire dans son esprit et cette capacité de voir « réside dans la découverte de la loi de continuité des relations entre les choses, "relations et correspondances" et dont la condition est d’être pur, surpris/étonné. » (Bilen 1999, 111) Ce don, cette disposition spéciale de l’esprit permet à l’écrivain de surprendre les multiples visages que l’être, « pensé [désormais] comme pur devenir et absolue mo- bilité » (Malabou 2004, 56), échange lors de ses innombrables transformations, car selon écrivain, la métamorphose est inhérente à la vie : Dans la vie, le changement est tout à fait nécessaire, la métamorphose est essen- tielle : il faut changer, pas d’identité mais de vie. J’ai horreur de la stagnation dans le passé. Il faut accepter de changer, jusqu’au bout, parce que la fin est peut-être aussi une métamorphose, on n’en sait rien. Et puis, on utilise très peu de nos capacités. Des tas de choses nous entourent et nous ne les percevons pas. Si on change, peut-être… (Vantroyen, 2012) ChezAnneRichter, tout commence par unemutation et tout finit par se transformer. La métamorphose constitue pour le fantastiqueur un thème privilégié, dans la me- sure où elle est « une aventure intérieure, la quête de l’identité profonde vers la- quelle chacun de nous doit tendre » (Richter 2011, 198) C’est lors de la rêverie élémentaire que les personnages subissent le changement d’être, selon une ontologie des correspondances qui « scelle le pacte entre image, temps et contemplation ». (Ricœur 1975, 314) Grâce à la puissance intégratrice des éléments, les personnages adhèrent à l’univers tout entier, ils participent « par la voie d’une "communion ouverte", à la totalité des choses » (Ricœur 1975, 314) : Je me promène en forêt, je m’y sens bien, je vois un bel arbre et je pense (je rêve?) que je voudrais posséder la sagesse et la force de cet arbre, je voudrais être cet arbre. En même temps, je sens que ce désir d’osmose vient de plus loin que moi, de plus profond, que ce désir est à la fois très neuf et très ancien et qu’il m’apprend quelque chose d’essentiel sur l’histoire de l’humanité entière. (Richter 2011, 195–196) Les mutations des personnages richteriens en plante, en oiseau ou en chat, tra- duisent, comme le note Jean-LucWauthier, « le symbolisme obscur et tenace qu’ils véhiculent » (1986, 94) : accomplir leur essence. Or cette essence est à chercher aux sources primordiales. Et le ressourcement ne fait qu’investir le héros « de biens suprêmes. » (Jung 2012 [1964], 108–109) L’indifférenciation psychologique entre sujet et ce que Marie-Louise von Franz appelle « l’inconscience primordiale » (2004 [1982], 10) subsiste comme virtualité dans l’inconscient de l’adulte « civilisé ». Une fois rallumée, elle entraîne le retour à l’enfance et assure l’intégration de l’initié au sein du macrocosme. Constammentmenacés par une agitationaliénante, par une rationalisation exces- sive qui tue le sentiment de la vraie vie, les personnages ressentent le besoin de ré- pondre à l’appel de la source intérieure de la conscience par une récréation du monde, grâce à une anamnèse et à une réactivation de ce qui s’est produit in illo tempore . (Von Franz 2004 [1982], 21) C’est à une transformation naturelle qu’on assiste, réalisée avant tout par le rêve, faisant partie intégrante du symbolisme de la renaissance : « le monde subjectif se recrée à partir d’un germe infime, tout comme dans les mythes. » (Von Franz 2004 [1982], 14) Quant à la « réalité », elle est, à son tour, reconstituée.

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=