AGAPES FRANCOPHONES 2013

Anca CLITAN Université Babeş-Bolyai, Cluj-Napoca, Roumanie 50 écrire, si ça n’aide pas à vivre ? Si l’écriture ne possède pas ce pouvoir, je trouve l’entreprise vaine et futile. L’écriture m’éclaire, m’apaise, dans lesmeilleursmo- ments : j’y découvre des instants de vérités. Il n’y a pas de vérité unique, seule- ment des heures et des mots vrais. (Gérard 2011, 84) Cette affirmation s’accorde à une profession de foi selon laquelle la littérature, loin d’être un simple loisir d’une élite intellectuelle, offre la possibilité de répondre à la « vocation d’être humain, car la réalité qu[‘elle] aspire à décrire est tout simplement (mais en même temps, de façon très complexe) l’expérience humaine. » (Richter 2011, 197) Il n’est donc pas étonnant si Anne Richter publie peu dans le domaine de la fic- tion, car, selon Jean-LucWauthier (1986, 93), c’est sa«meilleuremanière de penser à la fois son écriture et sa thématique » : – Je suis assez exigeante avec moi-même. Il y a des moments où je pourrais écrire, mais où je me dis que je serais au-dessous de moi... [...] Si les moments de création sont rares, c’est peut-être aussi parce qu’ils sont importants... – Il faut traduire un moment intense d’une manière intense ! J’écris très facile- ment des choses critiques, mais pour les nouvelles, il faut que je sois dans une période spéciale, que j’entre dans une autre zone de moi-même. (Maury 1985) Par conséquent, la quête incessante de « mots vrais » confine parfois au silence car « [t]out doit venir à l’heure » (Gérard 2011, 84). Celle qui avoue ne pas avoir l’an- goisse de la page blanche, remet toujours au lendemain le travail de la recherche de ces mots fondateurs. Et c’est grâce à la décantation que les mots usés, impropres à traduire quoi que ce soit, voire nuisibles, acquièrent une nouvelle vie à partir d’une action récupératrice : « Elle répétait avec application desmots quotidiens jusqu’à ce qu’ils perdissent leur signification habituelle. […] Alors commençait un travail d’or- fèvre. » (Richter 1967, 72) Partagée entre l’analyse littéraire et le monde imaginaire, Anne Richter avoue ressentir un besoin quasi physique de passer de l’un à l’autre oumême de les « habi- ter » simultanément. Le lecteur aventuré dans les contrés des récits richteriens aura la sensation qu’il n’est jamais seul, c’est que le créateur habite ses créations nées au bout d’une maturation intérieure et donc renfermant la quintessence d’une expé- rience vécue. Si Anne Richter met en exergue de son anthologie L’Allemagne fantastique une phrase puisée dans l’œuvre de Louis Vax selon lequel le fantastique est, avant tout, vécu, c’est pour souligner que la littérature fantastique est à la fois « vue de l’esprit » et « manière de vivre, de souffrir, de mourir. Arrachée au cœur du réel, sombre noyau d’une vie éclatée, elle [...] exige son tribut : une tension, une attention au monde des formes offrant soudain un visage inconnu. » (Richter 1973, 16–17) L’idée d’une sensibilité fantastique s’accorde avec ce que Franz Hellens désigne comme une « nécessité vitale » de l’être, qui fait du fantastique une des essences de l’être : « Sain ou maladif, rationnel ou fou, le fantastique existe comme élément es- sentiel, général. Nul ne peut échapper à cette nécessité vitale. » (Hellens 1991, 29) Edmond Picard constate, à son tour, que, pour arriver à saisir le surnaturel qui transparaît sous la vie paisible, pour discerner le côté étranger du monde, « il faut une allure d’esprit spéciale ». (Picard 1904, XXII)

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=