AGAPES FRANCOPHONES 2013

Anne Richter : l’écriture comme cheminement initiatique 55 Il est à noter que l’effort de l’héroïne de se situer entièrement sur la nouvelle voie et de subir la condition végétale précède la transformation morphologique. C’est par une accoutumance à la structure profonde de « l’impérieuse dictée » (Denis Bertrand 2009, 161–173), doublée d’un remaniement de l’expression verbale (le « déshabil- lage » des mots) que « le secret travail de la différence débute ». Hantés par « la course de l’univers », les personnages-en-mutation essaient de créer leur ordre par- ticulier dans ce monde en perpétuel changement. Une fois accomplie la métamor- phose, l’épanouissement du nouvel étant reconfigure lemilieu habité en espace my- thique centré, signe qu’« [e]n face de la fluidité chaotique du profane, s’instaure un point fixe qui va fonder le monde et l’organiser » : Georges la planta dans son jardin, au cœur de la pelouse. Les racines respirèrent, elle remercia d’une heureuse inclination de la cime. Il se maria peu de temps après, par unmatin ensoleillé. La petitemariée aux joues pâles flottait parmi ses invités, comme un léger nénuphar. On dansa sous le feuillage baigné de lune. Cet été-là, la floraison de l’arbre fut splendide. (Richter 1967, 79) Les différentesmutations qui rendent compte de la confrontationavec l’altérité, s’ac- cordent avec unprocessus de création considéré en tant que travail « d’altération des représentations pour faire surgir une altérité qui sera d’autant plus dynamique qu’une phase d’altercation aura permis de faire surgir la résistance de la représen- tation en lieu et place de sa capacité d’intériorisation. » (Wunenburger 2006, 171) ChezAnneRichter la création littéraire n’est que l’aboutissement d’un cheminement existentiel à travers lequel l’écrivain s’épanouit et dont l’expérience, une fois parta- gée, finit par changer le monde : Si l’on admet que la création littéraire est le moyen pour l’écrivain d’atteindre à une autonomie, si l’on pense qu’elle est le cheminement d’une expérience exis- tentielle, qu’il nous soit permis, au terme de ces pérégrinations intérieures, de formuler un souhait : que la femme puisse redevenir un monde, et le monde, sans doute, y retrouvera un équilibre. (Richter 2011[2002], 196) Les rêves éveillés aboutissant à la création d’une phrase fondatrice qui constituera le fil rouge des récits fantastiques richteriens renvoie à une autre technique créatrice que Jung appelle « l’imagination active ». (Perrot 2000[1980], 36) Celle-ci consiste à prendre un fragment de rêve ou de rêverie et de se laisser aller, en témoin attentif, au libre jeu des images tout en opérant des choix qui entraînent une exploration de l’intériorité. Chez les deux fantastiqueurs, le processus de création implique le fran- chissement de plusieurs seuils aux termes desquels l’écrivain lui aussi, tels ses per- sonnages, enlève « successivement les enveloppes qui lui cachent sa vraie nature ». (Perrot 2000[1980], 37) Pour Anne Richter, l’écriture est indispensable à la vie, car elle renferme une transformation d’être et éclaire une voie à suivre afin de reséman- tiser l’être. Les différentes mutations des personnages qui leur permettent de s’in- tégrer dans l’Unité primordiale sont vécues comme de véritables libérations et cor- respondent à des états de béatitude. Les métamorphoses des héros introduisent leurs créateurs dans la voie de la transformation qui les mènent à leur accomplisse- ment. Les écrivains ne sont plus de simples témoins ou observateurs omniscients. Ils sont impliqués dans le processus même de métamorphose des personnages, ils y adhèrent. Créatures et créateurs ne sont mus que par un seul désir :

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