AGAPES FRANCOPHONES 2013

Voyage intérieur vs. voyage extérieur : Écriture de soi dans Les vaisseaux du cœur de Benoîte Groult 63 en rapport au sujet est crucial selon l’impact dumessage que l’on veut véhiculer. Elle en pose les bases dans son avant-propos : Comment nommer selon mon cœur ces excroissances ou ces incroissances par où s’exprime, se résout et ressuscite le désir ? Comment émouvoir en disant « coït » ? Co-ire, aller ensemble, certes. Que devient le plaisir de deux corps qui vont ensemble précisément ? […] Et quand on en vient aux organes qui véhi- culent ce plaisir, l’écrivain et peut être plus encore l’écrivaine se heurte à de nou- veaux écueils […] car le vocabulaire de la jouissance féminine se révèle, même chez les meilleurs auteurs d’une pauvreté constante. (TO, 11–12) Par conséquent, les isotopies de l’érotisme et de la sexualité sont explicites et assu- mées d’entrée de jeu, frisant presque l’indélicatesse langagière : « la verge de Jean Phil était roide, tendue à craquer…le phallus de Mellors se dressait souverain, terri- fiant… […] Mon vagin denté …Votre clitoris Béatrice… ». (TO, 12) Des situations d’intimité sexuelle sont décrites sans équivoque : « Elle saisit le sexe de Gauvain dans sa main, le sous pèse. ˝ Même vide, il pèse encore…je ne sais pas moi…deux cent cinquante grammes ? ». (TO, 101) Cependant, le langage explicite de George ne se perçoit pas comme triviale mais relève une certaine poétique qui fait voyager le lecteur dans l’intériorité deGeorge, de ses émotions et ressentis. Le langage explicite de Georges refuse toute réduction de la liberté de la femme à celle de l’homme. C’est une volonté d’affirmation d’un langage que la femme doit pouvoir utiliser à son aise pour dire les choses comme elle le ressent car la liberté de la femme passe également par son affirmation sexuelle. Elle a autant que l’homme une vie et une identité se- xuelle qu’elle doit pouvoir assumer. L’œuvre de Groult justifie de ce fait la mise en évidence d’une harmonisation dans la redéfinition des rôles au-delà du sexe biolo- gique car, comme le souligne Butler « les personnes ne deviennent intelligibles que si elles ont pris un genre (becoming gendered) selon les critères de l’intelligibilité de genre ». (Butler 2006,83) Somme toute, le voyage dans Les Vaisseaux du cœur se décline au travers d’une écriture de l’intime qui mène le lecteur dans un processus initiatique de la diariste qui se découvre et veut affirmer son identité. Un véritable voyage dans les vaisseaux de l’âme de George, de son adolescence à l’âge adulte. On aurait pu intituler cet ouvrage Les voyages de George , tant la narrativité se lit comme un voyage dans les différentes vies de la narratrice. L’environnement s’y prête volontiers dans un monde politique qui connaît des bouleversements entre l’émergence du combat féministe et les indépendances coloniales. Elle en ressort une philosophie enrichis- sante pour elle-même au travers de son personnage et pour l’humanité au travers de l’acte de lecture. Le voyage de la diariste se dévoile dans un jeu de vision, de langage et d’idées, une volonté d’accomplissement au risque de s’opposer à la réalité de son environnement social. Cette écriture de soi fait remonter à la surface desmaux et des désirs de femme, d’épouse, demère, d’amante, de lutte de classes, de religion. Le vo- yage extérieur vs intérieur se conçoit comme un aller et retour entre le moi psycho- logique et le moi social d’une femme. Sans explicitement revendiquer une portée féministe, la personnalité de George permet de mesurer l’impact de l’habitus et sur- tout de poser les bases d’une redéfinition des identités au-delà du sexe biologique ou du genre de manière plus large.

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