AGAPES FRANCOPHONES 2013

73 La quête orphique de la mémoire dans les romans de Pascal Quignard Andreea-Maria D IACONESCU Université de Bucarest, Roumanie Résumé. Les héros de Pascal Quignard partagent une parenté de destinorphique : enproie d’une incomplétude, d’une perte, ils ne se contentent pas d’en devenir conscients et de vivre avec. Alors ils s’engagent symboliquement dans un voyage infernal afin de découvrir les sources du manque qui gouvernent leur vie. La descente orphique dans le flux de la mé- moire et le regard en arrière vers le passé sont les deux étapes fondamentales de la dé- marchemémorielle. Quignard interprète demanière personnelle lemythe grec qu’il assimile à la mémoire en transformant ses personnages dans des avatars d’Orphée et d’Eurydice. Abstract. The heroes of Pascal Quignard share a kinship of Orphic fate: with a sense of in- completeness, of a spiritual loss, they do not just become aware of it and live with it. So they engage in a symbolic hellish journey to discover the sources of the lack that governs their lives. The Orphic descent into the flow of memory and the glance back toward the past are the two basic steps of the memory process. Quignard interprets the Greek myth in a personal way equating it to memory by turning his characters into avatars of Orpheus and Eurydice. Mots-clés : voyage, mémoire, passé, Orphée, Eurydice Keywords : trip, memory, past, Orpheus, Eurydice L’allégorie d’Orphée figurant la relation au passé et celle d’Eurydice symbolisant la mémoire est une présence constante dans la littérature postmoderne. La disparition d’Eurydice signifie métaphoriquement la perte de la femme aimée, mais elle porte aussi sur toutes les blessures issues de la séparation : traumatisme de la naissance, rupture avec l’enfance, mue de la voix masculine, échec de la relation amoureuse, exil de la dépression, divorce irrémédiable entre lesmots et les choses. (Coste 2000, 77) Ce mythe établit un lien nécessaire entre l’expérience destructrice de l’absence et de lamort provoquée par le contact avec Eurydice et l’expérience constructrice de la consolation d’avoir récupéré sa mémoire. (Alexandre 1999, 564) Mais qui incarne Eurydice dans les dix romans ? Serait-elle le synonyme général de l’autrefois ? Si l’œuvre entière de Quignard est placée sous le signe d’Orphée, la figure d’Eurydice, quant à elle, a plusieurs représentations symboliques. Nous en identifierons : le passé aboli, l’enfance, l’être aimé perdu, la mère et le lieu utérin atemporel. (Pautrot 2007, 164) Celles-ci convergent vers une figuration unique du passé qui paraît inaccessible en première instance, mais qui se laisse après appri- voiser par un Orphée approprié à chaque situation. Face au malheur, les héros sortent de l’état d’impassibilité et se transforment en hommes de voyage. Ils avancent vers les sources de la mémoire à tâtons, en dépit du désir de suivre un plan préétabli. Le chemin qu’ils empruntent est parsemé de dé- tours et de pièges. Les souvenirs qu’ils récupèrent ne justifient pas automatiquement l’apparition dumanque. Le choix des souvenirs appropriés s’avère être difficile et les personnages ont souvent besoin d’aide pour franchir certains obstacles. L’image d’Eurydice fonctionne comme un fil d’Ariane qui guide et encourage l’Orphée roma- nesque de Quignard dans le voyage mémoriel infernal.

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