AGAPES FRANCOPHONES 2013
Andreea-Maria DIACONESCU Université de Bucarest, Roumanie 74 1 Quignard, Pascal, Carus, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2002. Désormais désigné à l’aide du sigle C, suivi du numéro de la page. Dans un premier temps, l’hypostase d’Eurydice symbolisant la nostalgie de l’uté- rus maternel est inhérente à toute démarche mémorielle qui vise la récupération complète du passé parce qu’elle se rattache à la mémoire des origines. Par contre, le voyage mémoriel orphique à la recherche du passé aboli ou de l’être aimé change de coordonnées d’un personnage à l’autre. En ce qui concerne l’hypostase d’Eurydice en tant que passé aboli, la descente et la remontée des Enfers mémoriels envisagent deux motivations opposées : l’abo- lition définitive à la suite de la remémoration de l’autrefois angoissant et la préserva- tion du passé que la vieillesse et l’Histoire menacent d’abolir. Carus, L’Occupation américaine et Tous lesmatins dumonde illustrent le premier cas, tandis que la deu- xième situation se trouve dans Les Tablettes de buis d’Apronenia Avitia . Afin de lutter contre la destitution parcellaire de soi, chaque personnage engagé dans le vo- yage infernal doit remonter progressivement vers un point originel qui échappe au début à sa mémoire et à sa conscience. (Baetens, Viart 1999, 88) D’un côté, la dépression qui accable A. de Carus est liée à son refus de se rappeler certaines scènes d’enfance qui le hantent dans des cauchemars récurrents. A. a re- noncé au passé, en ne préférant que se réjouir pleinement du présent, mais le ma- laise existentiel le rend conscient de lanécessité d’affronter l’angoisse provoquée par le surgissement involontaire d’anciens souvenirs : « [I]l me dit qu’il avait peur des souvenirs que, sans qu’il les contrôle, sa mémoire rappelait. » (Quignard 2002, 16) Le voyage symbolique d’A. à l’Enfer des souvenirs commence par l’aveu de la peur et de l’abandon qu’il ressent. Chez A., Eurydice disparue c’est ce passé qu’il refuse initialement. A. craint l’enfance à cause d’un souvenir qui, en se répétant, le pousse vers le vacillement psychique : Il faisait lourd malgré le froid. A. me dit qu’il haïssait l’orage, la fébrilité qui monte avec lui, la détestable impression de dessaisissement et de folie à laquelle les signes avant-coureurs, et l’extrême lenteur de leur progression, le vouaient [...]. L’orage craqua alors, et les éclairs, et une pluie extrêmement violente. Et la peur. (C 23–25) 1 L’effroi c’est la raison qui l’empêche longtemps de faire attention à Eurydice qui le trouble, mais la répétition cauchemardesque des souvenirs et la nouvelle du suicide de N. le convainquent d’affronter toutes les peurs en manière proustienne et de ramener le passé à la lumière : « A. louait ces resurgissements de passé, qui mon- taient par brusques bouffées involontaires, desquels la précision le terrifiait. Telles des crises de remémoration, et de remémoration oppressante. » (C 237) En dépit de l’état nauséabond que les souvenirs lui provoquent, il a pourtant le courage de les mettre en ordre et de les raconter à ses amis et guérir du point de vue spirituel. Il pourra désormais vivre en paix avec son passé. L’exil de la dépression et la remontée des Enfers prennent fin lorsque le personnage retrouve le désir de travailler : « L’ap- plication qu’il mettait à démoraliser ce qu’il éprouvait lui assurait désormais une sorte de joie […], le principe d’une joie, ou plutôt une impétuosité devant la peur. » (C 372) Si dans Carus A. a aboli le passé en le désignant comme le leste dont il faut se dé- barrasser, chez Patrick Carrion de L’Occupation américaine faire le récit de ses dix-
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