AGAPES FRANCOPHONES 2013
La quête orphique de la mémoire dans les romans de Pascal Quignard 75 2 Quignard, Pascal, L’Occupationaméricaine , Paris, Seuil, coll. « Points », 2009. Désormais désigné à l’aide du sigle OA, suivi du numéro de la page. huit premiers ans marqués par la relation avec Marie-José signifie ramener des En- fers un passé aboli pour pouvoir s’en libérer. Reconnaître sa faute envers Eurydice, symbolisant à la fois la mémoire et la femme aimée, rend la paix à l’esprit de Marie- José que le héros gardait au seuil de sa conscience depuis si longtemps ! Il devient ainsi un Orphée qui avance étape par étape vers les Enfers figurés par l’enfance pour retrouver la cause des événements dramatiques de l’adolescence. Celle-ci est liée à l’enterrement des jouets qui a signifié pour Patrick et Marie-José abolir l’enfance française qui leur faisait honte : Les deux enfants prélevèrent dans les paniers, jetèrent dans le trou des minus- cules casseroles, une cuisinière en tôle, une épicerie en carton, des petites voi- turesDinkyToys, des soldats, des gendarmes enmatière plastique. Patrick enfin, avec haine, jeta la Traction avant en fer-blanc, le jouet préféré de son enfance, dans le trou qu’il combla aussitôt, après s’être ressaisi de la grande bêche. (OA 20) 2 Fouiller dans les ordures de la base américaine de Meung-sur-Loire et y pénétrer plus tard constituent pour les adolescents la découverte du paradis. Malheureuse- ment, celui-ci s’avère une noix trop dure pour les protagonistes qui cherchent en vain à revenir à l’état initial d’innocence. Le geste de Marie-José de déterrer le jouet préféré de Patrick est tardif, le passé ne peut plus être ranimé : « Elle déposa sur une chaise paillée une Traction avant en fer-blanc, aux couleurs écaillées, toute souillée de terre. »(OA 195) Par conséquent, Eurydice elle-même doit s’enfouir à jamais dans les Enfers par le suicide. Patrick assume pour toute sa vie le stigmate de cette dis- parition. C’est pourquoi il choisit de quitter la ville natale pour errer de ville en ville et changer enfin de continent. En revanche, Marin Marais – l’autre protagoniste du roman Tous les matins du monde – est incapable d’accepter le stigmate de la mue qui l’a exclu de la chantrerie de la paroisse de Saint-Germain-l’Auxerrois. Le choc provoqué par la perte de la voix d’enfant pendant la mue adolescente ne le décourage pas. Comme le XVII e siècle musical connaît l’ascension de la viole, le jeune Marais recourt à l’apprentissage de cet instrument pour combler la perte de voix. Il restitue les modulations disparues de sa voix sous une forme différente, inconnue, inespérée. Orphée adolescent par- vient de cette façon à récupérer une Eurydice changée certes, mais avec le même attrait. La condition d’accès à l’usage de la viole c’est justement cette mutation cor- porelle qui l’a privé initialement de musique. Dès le début, Marin Marais bannit le passé familial qui le fait rougir à cause du métier roturier de son père : « Ces coups de marteau lui faisaient sauter le cœur et l’emplissaient de répugnance. Il haïssait l’odeur d’urine où les peaux macéraient […] – tout lui était insupportable. » (Qui- gnard 2009, 43–44) Être cordonnier ne fait pas partie d’aspirations du jeune homme, attiré par les apparences trompeuses mais brillantes de la cour de Louis XIV. Pour y accéder de nouveau, l’adolescent de dix-sept ans choisit de quitter tem- porairement Paris en s’isolant au pays de Bièvre en tant qu’apprenti de Sainte Co- lombe. S’il abolit consciemment le passé familial pour ne l’accepter avec tendresse que beaucoup plus tard, au cours de la dernière rencontre avec son maître – « Un
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