AGAPES FRANCOPHONES 2013
Andreea-Maria DIACONESCU Université de Bucarest, Roumanie 76 3 Quignard, Pascal, Tous lesmatins dumonde , Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2009. Désor- mais désigné à l’aide du sigle TMM, suivi du numéro de la page. 4 Quignard, Pascal, LesTablettes de buis d’AproneniaAvitia , Paris, Gallimard, coll. « L’ima- ginaire », 2006. Désormais désigné à l’aide du sigle TBAA, suivi du numéro de la page. petit abreuvoir […p]our les coups de marteaux des cordonniers.» (TMM 114) 3 – Marin Marais ne peut pas éloigner la nostalgie de sa voix perdue que la viole a par- tiellement compensée. De plus, le refus obstiné de Sainte Colombe de lui livrer le secret de son art fait plonger encore une fois Marin Marais dans le désespoir de la perte subie pendant l’adolescence. C’est pourquoi il revient rituellement en cachette coller l’oreille à la planche dumaître, en reconnaissant de la sorte samédiocrité. Par ce geste, il accepte de se perdre, en renonçant à la facilité. Il accède au partage avec le maître au moment où il se réconcilie en entier avec son passé en avouant ses fautes. Le seul mouvement essentiel de sa vie se produit alors : aux tentations du multiple il oppose l’aspiration au vide parfait. D’ailleurs, le parfait est le temps d’ac- complissement des choses « sans retour ». Celui-ci ne dit pas la nostalgie, mais un achèvement qui implique que tout a été vécu jusqu’à l’épuisement des relations et à la consumation de soi. (Fahren 1992, 117–119) De l’autre côté, Apronenia Avitia, consciente de son déclin physique et social, a elle-même l’initiative de la quête orphique à travers les souvenirs. Comme tous les personnages déjà analysés, elle agit toujours par peur. Chez la patricienne romaine c’est une peur suscitée par la vieillesse qui menace d’abolir son passé. Le choix de mettre en crise l’Histoire pousse Apronenia à rédiger un journal qui concerne la vie privée presque exclusivement. Dans ce cas, Eurydice figure les vécus personnels voués au néant faute de conservation écrite. Par la notation minutieuse, parfois maniaque, des sordidissima – odeurs, événements triviaux, émotions éphémères – Apronenia retrouve simplement et sans regrets les souvenirs précieux des amants plutôt que des maris, des fils, des amis et de l’enfance. Néanmoins, elle fait une er- reur en permettant aux événements extérieurs d’assombrir de temps en temps son existence autrement tranquille. Elle ne peut s’empêcher de ne pas remarquer la dé- gradation du monde tel qu’elle le connaissait et la disparition inexorable d’une ci- vilisation qui cultivait les plaisirs du corps plutôt que de l’âme. C’est pourquoi elle ne peut pas respecter en totalité sa propre consigne de ne noter que des choses de la vie privée. Mais à chaque fois qu’Apronenia évoque les événements dramatiques de l’histoire contemporaine elle fait appel à certaines odeurs, aux objets et aux plats qui l’aident à s’y tenir loin temporairement. En effet, la patricienne préfère rester une spectatrice désabusée de l’histoire et de se réjouir de ce que sa situation sociale aisée lui offre : Je propose à Publius de m’accompagner en Sicile dans la villa que Spurius avait rachetée à Anicia Proba. Comme nous serions attristés par les dévastations, nous contemplerions le soir, sur la terrasse qui prolonge le bosquet d’Albina, au-delà du détroit la fumée des incendies se mêlant à la brume du soir. Publius hausse les épaules. Il dit doucement : « - Où est la dévastation ? » (TBAA 131) 4 Par conséquent, Apronenia descend aux Enfers de lamémoire seulement pour y ex- traire l’apparence d’une Eurydice heureuse, indifférente au déroulement de l’hi- stoire. Ainsi, cet Orphée féminin garde-t-il la force de revenir sain et sauf de l’au- delà et de vivre paisiblement en solitude, malgré la nostalgie, avec ses petites pré-
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