AGAPES FRANCOPHONES 2013

La quête orphique de la mémoire dans les romans de Pascal Quignard 77 5 Quignard, Pascal, Le Salon duWurtemberg , Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1995. Désor- mais désigné à l’aide du sigle SW, suivi du numéro de la page. occupations journalières, en marge des événements qui ont précédé la chute de l’Empire Romain. C’est toujours la lutte contre l’abolition du passé qui pousse Charles Chenogne – le protagoniste du roman Le Salon duWurtemberg – à racheter le domaine fami- lial de Bergheim. Le héros nourrit l’espoir d’y retrouver cet univers-là miraculeux perdu avec l’âge. Selon son propre aveu, les démarches qu’il a entreprises pour récu- pérer lamaison et, avec elle, ses souvenirs et son identité, constituent la descente en Enfer pour chercher Eurydice : Qu’on me pardonne cette comparaison bien ambitieuse : j’étais Orphée. J’étais dans les Enfers. Des ombresme hélaient. Je longeais le Styx. J’entrais aux gorges du Ténare…Puis je débouchai sur la pelouse et vis en haut la maison, la grande maison si haute. C’était comme Eurydice. (SW 261) 5 Voilà l’impression de Charles en retrouvant lamaison de l’enfance après dix-sept ou dix-huit ans d’absence. C’est là-bas qu’il commence àmettre en ordre son passé jus- qu’alors aboli. Les remords pour les fautes de jeunesse reviennent à la surface de sa conscience, le troublent, mais en les notant et en les analysant, il réussit à s’y habi- tuer. De plus, reconnaître ses erreurs signifie vivre avec l’ombre d’une Eurydice fan- tomatique, chérie c’est vrai, mais douloureuse. Charles avait besoin de cette longue confession, métaphore de la descente aux Enfers. Comme il n’aime pas avancer à tâtons, Charles construit un plan bien rigoureux pour ne rater aucun aspect important de son passé. Toutefois, le chemin vers les pro- fondeurs de la mémoire n’est pas si ordonné qu’il pensait. Il y a toujours des images et des souvenirs qui le détournent : la mère, Bergheim, Isabelle. En effet, ce sont les trois formes qu’Eurydice peut prendre et que Charles Chenogne recherche à la fois : la mère qui l’avait quitté quand il était petit symbolise la nostalgie du lieu utérin atemporel. La maison familiale dans le Wurtemberg constitue en premier temps un refuge pour le musicien solitaire et désabusé, pris de remords, mais elle devient à la longue le symbole du passé qu’il cherche à récupérer. Isabelle Seinecé représente l’Eurydice typique. Leur amour n’aurait pas pu résister, parce qu’il se basait sur la trahison : le divorce de Seinecé provoque aux amants un malaise qu’ils ne réus- sissent plus à dépasser. La séparation est donc inévitable. Les deux se retrouvent plusieurs fois au cours des années suivantes, mais l’ombre de Seinecé s’y interpose toujours. En outre, Isabelle-Eurydice change physiquement et la tentation de Charles de la récupérer diminue. Il désire plutôt sauver la maison qui lui semble l’unique appui stable pour se repérer dans le temps. Ainsi le héros réussit-il à rester en contact avec au moins l’une des formes d’Eurydice dans ce roman. Avec Isabelle Seinecé la figure d’Eurydice se transforme en symbole de la femme aimée et perdue. Pascal Quignard attribue cette étiquette mythique généralement connue aux femmes disparues et regrettées dans Tous les matins du monde , Ter- rasse à Rome et Les Escaliers de Chambord . Dans le roman Tous les matins dumonde l’histoire dumaître de Sainte Colombe qui s’isole dans la cabane du murier au fond de son jardin pour jouer de la musique et pour pleurer sa femme morte reconstitue le parcours d’Orphée. Sainte Colombe sort de son temps et de la vie pour s’enfermer dans la musique qui lui offre la possi-

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