AGAPES FRANCOPHONES 2013

Andreea-Maria DIACONESCU Université de Bucarest, Roumanie 78 6 Quignard, Pascal, Terrasse à Rome , Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2001. Désormais dé- signé à l’aide du sigle TR, suivi du numéro de la page. bilité d’entrer en contact avec le monde desmorts : « [I]l remonte, en quelque sorte, dans un temps antérieur, en-deçà dumoment présent, hors de l’humanité, il plonge dans le souvenir, dans les fantasmes de sa vie passée ». (Fisette 1997, 89) Il ne cherche pas éperdument sa femme puisqu’il est conscient des frontières qui séparent les deux mondes. Pourtant, sa musique et ses lamentations acquièrent le pouvoir démiurgique de l’arracher momentanément aux ténèbres. Comme jadis Orphée, le violiste recourt au véhiculemusical pour récupérer une perte autrement irracontable et informulable. Le chapitre VI du roman raconte les prémisses de la rencontre énig- matique avec le spectre de la défunte. Le musicien avait rêvé qu’il « pénétrait dans l’eau obscure et qu’il y séjournait ». (Quignard 2001, 35) L’interprétation du rêve envisage le voyage vers l’empire de l’ombre et du silence où le héros se sent curieuse- ment bien. Ce rêve lui donne l’énergie de reprendre le travail aux morceaux musi- caux funéraires qu’il avait créés la nuit de la mort de son épouse. Le titre des com- positions du maître de Sainte Colombe : Le Tombeau des regrets, Les Pleurs, Les Enfers, La Barque de Charon, retracent étape par étape l’aventure infernale d’Or- phée qui commence par la perte d’Eurydice le jour même de leur hyménée, qui con- tinue avec sa détermination de franchir les obstacles pour entrer dans l’au-delà dans le but de la délivrer et finit par se rendre compte de l’impossibilité de la ramener au pays des vivants. En même temps, ses créations prouvent que l’exploration inces- sante de la tristesse la plus vive est à l’origine de la musique. Ce roman représente « la mise en scène d’un personnage qui épuise sa vie [...] à répéter continûment, à la façon d’un rituel, cette descente aux enfers figurée par cette immersion dans le son ». (Fisette 93–94) Toutefois, Sainte Colombe – comme Orphée – est enfermé dans un univers fantasmatique où il se nourrit d’illusions et d’ombres. En même temps, Madame de Sainte Colombe, pareille à Eurydice, occupe une position am- biguë entre le réel et la copie. Aumoment de l’évocation elle sort d’un rêve. Son exis- tence est limitée à la durée de l’interprétation du Tombeau des Regrets . Par consé- quent, la défunte n’est que la version visuelle de la musique, donc une simple icône. Le voyage orphique deGeoffroyMeaume le lorrain, graveur à eau-forte du roman Terrasse à Rome , frappe par l’analogie avec celui de Sainte Colombe. La similitude de leurs destins est soulignée au moment de la rencontre de ces deux artistes aumi- lieu du roman. Le musicien détermine Meaume à visiter ce qu’il appelle de manière étrange la « galerie des ancêtres », sorte de musée composé d’une série de salles qui exposent « des salamandres, des tritons, des lézards, des tortues, des escargots, des crabes ». (TR 56) 6 Les reptiles qui s’y entre-dévorent constituent la métaphore des pièges queMeaume doit affronter dans son effort de conserver l’image de son unique amour. Après avoir été vitriolé par le rival Vanlacre – dont l’honneur de futur époux avait été bafoué – l’artiste passe sa vie à explorer dans des dessins et dans des gra- vures le chagrin et la nostalgie d’un état de bonheur éphémère. Tel qu’Orphée, dont la tête coupée par les Ménades et jetée dans l’Hebros flottait en appelant Eurydice avec des accents lugubres, c’est depuis son visage perdu queMeaume jette sa plainte aumonde, libéré de son identité sociale, apprécie Jean-Louis Pautrot. Dans lemême article, l’exégète met en évidence le fort lien que Quignard établit entre le mythe or- phique et la mémoire des origines à travers toute son œuvre:

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=