AGAPES FRANCOPHONES 2013

La quête orphique de la mémoire dans les romans de Pascal Quignard 79 La plongée dans l’avant ou dans l’au-delà de l’existence présente, la descente aux enfers queMeaume transcrit à la manière noire, se double ainsi d’une poursuite de la mémoire des origines, dans un mouvement caractéristiquement quignar- dien, car il s’agit souvent, comme Orphée arrache Eurydice aux enfers, de tenter d’arracher un secret à l’oubli. (Pautrot 2003, 755) Ce qui est intéressant dans le cas du graveur c’est le fait qu’il se confronte de nou- veau avec son passé après avoir enfin réussi à exorciser l’image de Nanni Veet Ja- cobsz en la sublimant dans sa création artistique. Devenu vieux, le graveur apprend l’existence d’un fils à son insu. L’unique rencontre du père et du fils se consume dans une scène qui reprend le meurtre œdipien, mais qui permet à l’eau-fortier d’ap- prendre la réponse à une question qu’il a posée à Nanni plus de vingt ans aupar- avant : « À une nouvelle question, elle répond que oui, elle a un petit. De qui ? Elle ne répond pas. Elle lève ses paupières. Elle rit. » (TR 26) Ce fils est l’émissaire d’une Eurydice dont l’image avait été fixée obsessionnellement dans ses gravures et par la forte ressemblance qui existe entre mère et fils le dernier devient le double d’Eury- dice qui vient hanter la vie de Meaume. D’ailleurs, c’est une gravure faite du visage de Nanni qui aurait pu prouver sans aucun doute la parenté qui les liait. Vanlacre est un beau jeune homme, « il est extrêmement beau » (TR 100), tandis que son père est hideux, car défiguré. Pour Meaume, c’est une compensation d’ordre narcissique puisque, en définitive, Vanlacre aussi fait partie de sa…création. (Godard2006, 184) Malheureusement, le vol du sac qui contenait la gravure que le jeune homme avait reçue de sa mère avant de partir à la recherche de son véritable père le déstabilise et le pousse à agir de manière impulsive. Par conséquent, Meaume change de rôle pour un instant : il devient l’Eurydice vers qui tend Vanlacre-Orphée. Pourtant, le jeune, peu expérimenté, s’avère incapable de le reconnaître, partiellement à cause du fait que le graveur ne fait pas partie de son propre passé, mais plutôt de celui de sa mère. Nanni ne lui a pas fourni assez de détails pour assurer le succès des retrou- vailles. Alors, la démarche mémorielle échoue, les deux héros croisent leurs regards pendant quelques instants au seuil de la vie et de la mort. Pendant leur unique ren- contre, le jeune Vanlacre dévoile son identité et il sera exempt de la responsabilité de la tentative d’assassinat pour continuer la recherche de son père en vain ! C’est toujours la perte de la femme aimée – dont il n’est ni même conscient jus- qu’à un moment donné – qui pousse Edouard Furfooz du roman Les Escaliers de Chambord à fouiller dans sa mémoire pour découvrir le secret des images qui le hantent. Cette quête continue d’un amour de jeunesse inoubliable conditionne toute la vie et les rapports sociaux d’Edouard Furfooz. En proie de quelque chose « qui n’avait pas de forme, qui n’occupait pas d’espace » (Quignard 2002, 90) mais qui le hèle, Edouard entame demanière volontaire le travail de lamémoire après la décou- verte de la barrette bleue d’enfant. Les images de la petite fille afflouent et, de marche en marche, il avance dans l’escalier du souvenir comme il l’avait fait autre- fois dans le donjon du château de Chambord pendant un voyage d’école aux côtés de sa petite condisciple : De Chambord, du parc et du château, il n’avait pas grand souvenir, sinon une visite qu’il avait faite alors qu’il était demi-pensionnaire, dans la petite école de

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=