AGAPES FRANCOPHONES 2013
Andreea-Maria DIACONESCU Université de Bucarest, Roumanie 80 7 Quignard, Pascal, Les Escaliers de Chambord , Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2002. Désormais désigné à l’aide du sigle EC, suivi du numéro de la page. la rue Michelet, à cinq ou six ans. […] Il se remémorait seulement le grand esca- lier central, blanc, gigantesque s’élevant au centre du donjon. (EC 58) 7 C’est le premier souvenir cohérent qu’il récupère de son enfance passée à Paris chez sa tante Ottilia. D’ailleurs, le désir de cette dernière de s’établir dans le voisinage du châteaude Chambordpeut être interprété comme une stratégie de déclencher le flux de l’anamnèse. La tante est l’unique témoin du traumatisme d’Edouard. Le héros avance comme par hasard vers les Enfers de lamémoire, en retrouvant au début des images fragmentaires du corps de la petite fille – la main poisseuse de sucre ou de miel, le nez qui reniflait avant de monter dans le bus pour Chambord, les pieds qui ne savaient pas trop tenir la mesure au piano, la natte brune et épaisse à laquelle était attachée la barrette bleue en forme de grenouille. Il assemble soigneusement tous ces détails qui lui révèlent avec évidence la justification correcte : Il se dit : « Je suis peut-être un homme fidèle à une femme. Une femme dont la natte luisante sauticote dans la nuque. Elle a soixante centimètres de haut. Je sais la couleur et la forme de ses escarpins. Les pieds de cette femme n’ont pas dix centimètres de long et j’ignore les traits de son visage ! Et je n’ai pas conservé la mémoire de son nom ! » (EC 90) En effet, la quête orphique touche à sa fin au moment où Edouard retrouve le nom de petite enfant-femme pour le perdre définitivement : «La petite grenouille souleva ses paupières. Elle voulut parler. Mais elle détourna son regard. Elle se tut. » (EC 367) Dans un moment de repos, vers la fin du roman, le collectionneur met en pa- rallèle sa vie d’adulte – les femmes qu’il a aimées et les lieux où il a choisi de vivre et de dérouler son activité – avant de se rendre compte que rien n’a été de son choix. Tout au contraire, toutes ses actions ont été subordonnées à la découverte de cette énigme. Sa vie entière n’était qu’un rébus. La retrouvaille du nomde la petite noyée achève la restitution d’un souvenir qui recule vite aux coins obscurs de la mémoire. Edouard Furfooz finit le voyage infernal sans regret, parce qu’il a renversé en fait l’ordre des événements mythiques. Si dans le mythe, Orphée jette un regard en arrière après avoir fini la remontée des Enfers, le protagoniste des Escaliers de Chambord a dès le début du roman la tendance de se retourner. Ce geste est devenu un tic dont il ne peut pas expliquer l’origine et qu’il conserve pour le reste de sa vie en espérant contre toute logique de trouver quelque chose ouquelqu’un de perduderrière lui. La phrase finale du roman souligne ce geste de quête involontaire chaque fois qu’Edouard traverse le jardin de Luxembourg : « Il jetait en passant un regard sur la terre obscure au pied des buis- sons qui longent l’allée.» (EC 384) Selon Chantal Lapeyre-Desmaison, c’est un phé- nomène qui frappe par sa régularité, par sa constance : le personnage, pressentant qu’il est suivi, regarde en arrière. (Lapeyre-Desmaison 2001, 105) En effet, Edouard « se retourna brusquement ayant la fugace impression qu’on l’avait suivi. » (EC 45) ou « Il s’arrêta, se retourna sans crier gare, soupçonnant que quelqu’un le suivait. » (EC 93) La sensation d’être la proie d’une hantise s’éternise en lui : « Il avait si fré- quemment l’impression d’être suivi. Il se retournait : il n’y avait personne. Il n’y avait jamais personne. » (EC 114) pour ne pas disparaître qu’à la fin du roman après la récupération de tout son passé.
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