AGAPES FRANCOPHONES 2013

La quête orphique de la mémoire dans les romans de Pascal Quignard 81 Ce mouvement par lequel il se détourne peut changer de facettes : ses voyages, le nom des femmes qu’il aime à partir d’une première injonction, la découverte de la barrette, tout représente une manière de détour par rapport au souvenir caché mais fantasmatique de la petite fille, « la seule femme qu’il eût aimée.» (EC 350) Edouard est un homme voué au détour, au trait oblique. Il est à l’image d’Orphée qui utilise ce principe du détour problématique, voire importun pour vérifier si son amour, délivré des Enfers, le suit. Certainement, il n’y a jamais rien derrière lui, comme le mythe le montre. (Lapeyre-Desmaison 2001, 106) Pourtant, à chaque fois que le personnage jette physiquement un regard en arrière, a lieu une transforma- tion au niveau psychique : les souvenirs enfouis dans sa mémoire se réactivent. Par la suite, le protagoniste récupère encore plus de détails qui l’aident à reconstruire l’image de la petite Eurydice. Il a le courage d’affronter l’invisible pour compléter le pan du passé qui lui manquait. Oser regarder l’invisible est commun à plusieurs héros dont nous avons déjà évo- qué le parcours orphique. À la différence d’Orphée mythique, puni à cause de l’im- prudence de franchir l’interdiction des dieux infernaux, le personnage de Pascal Qui- gnard a dès le départ l’audace de se retourner, non vers la femme qui l’accompagne, mais vers soi-même pour être sûr de la présence d’Eurydice en lui. Orphéemoderne, le héros de Quignard n’a plus le désir de récupérer physiquement Eurydice. Par contre, il essaie de retrouver son image dans les coins les plus cachés de sa mémoire et de la ramener au présent. De surplus, il ne cherche pas Eurydice pour la ranimer, mais pour se libérer de sa tyrannie. Alors, voyager aux Enfers et remonter en com- pagnie de l’ombre d’Eurydice qui se volatilise au fur et à mesure qu’on approche du présent signifie pour l’individu en état de remémoration faire un effort surhumain d’exorciser toute trace du passé, la trace de la femme aimée y comprise. Les modalités de se libérer du fardeau du passé sont multiples et dépendent du caractère psycho-social de chaque personnage. Dans le cas du graveur de Terrasse à Rome ou du maître de Sainte Colombe, le statut d’artiste a une certaine influence sur la manière de regarder l’invisible et de le sublimer. À chaque fois qu’on répète un morceau ou qu’on grave une image, le passé perd encore un peu de son pouvoir sur le présent. L’affaiblissement du passé provoqué par le ressassement se rattache à la disparition progressive de l’affectivité. Vers la fin des romans, nous constatons le transfert complet de la souffrance dans l’art, ce qui a pour effet le soulagement du créateur. La gravure à la manière noire de Meaume et la musique de deuil de Sainte Colombe fonctionnent comme des antidotes à ladépression qui accompagne la perte de la femme aimée. En même temps, quoiqu’ils ne soient pas artistes, il y a d’autres personnages qui réussissent à transformer l’invisible en visible. Par son implication dans le domaine des jouets, l’adulte Edouard Furfooz reste ancré dans l’enfance. Le caractère du hé- ros se suspend entre des sensations insatisfaites et des rémanences douloureuses inexpliquées. Le sens de son existence et de ses choix vient beaucoup plus tard, de manière décalée. (Baetens, Viart 1999, 86) Comme il pressent qu’il y a toujours quelque chose de petit qui hèle en lui, le héros cherche de façon involontaire à com- penser ce manque invisible par l’accumulation extérieure de tout ce qui est lié à la petitesse : jouets, miniatures, boutons peints, tabatières, etc. Quant àAproneniaAvitia, celle-ci confie le côté invisible de samémoire –odeurs, souvenirs, méditations – aux tablettes de buis pour être sûre que son passé va lui survivre. Ce bois d’essence forte était consacré autrefois à Pluton, le dieu infernal,

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