AGAPES FRANCOPHONES 2013

Pour une lecture ethnocritique d’Ella Maillart 97 toute sa diversité, dépassant sans difficulté aucune le dilemme séculaire de la déva- lorisation ou de l’idéalisation de l’autre et de l’ailleurs, qui a parfois poursuivi cer- tains de ses confrères. Dupoint de vue de lamodernité envahissante, l’itinéraire suit un parcours décep- tif du point de vue des découvertes entreprises. Comme disait l’écrivaine, « le boule- versement du monde continue » (Maillart, 2003, p.156). Les témoignages sur l’a- vant-monde avant sa transformation restent d’autant plus intéressants pour nous qu’ils portent la marque de l’authenticité, du vécu en toute adhésion à ce monde. Une forme de géopoétique ante litteram on pourrait dire sans rien craindre. D’autre part, un rapprochement avec le sujet lyrique du Bateau ivre à la fin de son aventure est également possible. Le voyage fini, il ne reste plus d’illusion au rêveur de jadis. Là où Rimbaud avait écrit : « Si je désire une eau d’Europe, / C’est la flache froide et noire… », Ella Maillart conclura, avec la même amertume du constat, par un « Il n’y a plus d’imprévu possible, le vrai voyage est terminé ». Et pourtant, on doit rap- peler qu’à un âge ou d’autres ont renoncé à l’agitation de la vie, pour se vouer à sa contemplation, la voyageuse n’a pas cessé de voyager. À quatre-vingt ans, l’infati- gable rêveuse d’univers conduisait encore, en tant que guide, deux fois par an, des groupes de touristes dans les pays traversés jadis en téméraire, et où tout lui est de- venu, à force d’humilité et de persévérance, d’ouverture et d’amour du divers, fa- milier : Inde, Népal, Chine (la Route de la soie demeure pour elle une fascination !), Java, Corée, Yémen, etc. Son optimisme foncier, contenu dans les célèbres mots : « Partout où des hommes vivent, un voyageur peut vivre aussi », est une leçon de vie que l’écrivaine voyageuse a transmise à tous les rêveurs d’espaces, de mondes plus ou moins loin- tains. Véritable « école du voyage » où ceux qui y ont passé ont également pu ap- prendre à « ouvrir l’œil, à dresser l’oreille, à voyager un peu mieux» (Bouvier 2002, p. 20), à mieux vivre. Refaire un voyage déjà écrit c’est exprimer au plus haut degré son adhésion à un modus vivendi où la vie n’a jamais été séparée de la réflexion sur la vie, témoignage donc, on pourrait dire, d’une poétique de la vie, du parcours comme dynamisme et découverte, devoir accompli dans le sens de l’héritage à trans- mettre en toute sagesse, responsabilité intellectuelle et générosité. Textes de références Maillart, Ella, Cette réalité que j’ai pourchassée , Genève, Zoé, 2003. Maillart, Ella, Des Monts célestes aux Sables rouges , Lausanne, 24 Heures, 1996 [1934]. Maillart, Ella, Oasis interdites , Lausanne, 24 Heures, 1989 [1937]. Maillart, Ella, Témoins d’un monde disparu , en collaboration avec Nicolas Bouvier, Ca- rouge-Genève, Mini-Zoé, 2002. Bibliographie critique Amirou, Rachid, Imaginaire touristique et sociabilité du voyage , Paris, PUF, 1995. Boyer Alain-Michel (dir.), Littérature et ethnographie , Nantes, Ed. Cécile Defaut / « Hori- zons comparatistes », 2011. Dabaene, Vincent, L’Adieu au voyage. L’ethnologie française entre science et littérature , Paris, Gallimard / « Bibliothèque des sciences humaines », 2010. Forsdick, Charles , Oasis interdites. Ella Maillart , Genève, Zoé, 2008. Montandon, Alain, Littérature et anthropologie , Paris, SFLGC / « Poétiques compara- tistes », 2006.

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