AGAPES FRANCOPHONES 2013
Liliana Cora FOŞALĂU Université Alexandru Ioan Cuza de Iaşi, Roumanie 96 13 Charles Forsdick, en parlant de Oasis interdites , op. cit., p. 102. Selon le fait que tout voyageur a ses propres acquis culturels, on avait dit que dans la représentation de l’ailleurs il persiste une tendance, même si parfois involontaire, à la subjectivité, les auteurs éprouvant une certaine difficulté à rendre compte du référent réel sans céder à leurs propres représentations, à leurs acquis, voire même, parfois, aux images convenues ou toutes faites. Ella Maillart ne souffre, heureuse- ment, d’aucun de ces complexes. Elle demeure au fil de ses récits et témoignages ob- jective, équidistante, portant un regard très attentif et ouvert sur tout ce qui s’offre à la vue, à la compréhension, à la connaissance de l’autre, ne se laissant jamais prendre dans les filets de ce que l’on a nommé l’ethnocentrisme. En fait, elle est trop honnête, modeste et intelligente pour le faire. Parler maintenant d’Ella Maillart en termes d’exploratrice serait, de notre point de vue, une manière de rendre hommage à l’effort d’une vie reflétée dans une œuvre dont la lecture ethnocritique semble être la plus appropriée. Si une note de subjecti- visme transparaît, c’est uniquement auniveau stylistique, làoù les espaces intérieurs et extérieurs se rejoignent, pour marquer, comme dû, la présence au monde. À re- marquer que l’accent ne tombe jamais sur le moi, mais sur ce que le sujet découvre et interroge dans la réalité qu’il a, avec une persévérance étonnante, depuis son éveil affectif et intellectuel, pourchassée. Le voyage ayant depuis longtemps constitué une thématique structurante de récits, il nous apparaît avec les écrits d’Ella Maillart comme un élément qui structure l’existence. Conclusions On a écrit que le récit de voyage d’Ella Maillart raconte la transformation de « l’a- vant-monde » en « arrière-monde » 13 . C’est précisément sur les étapes de cette transformation, sur les causes et effets qui les entraînent et produisent qu’attire l’at- tention une lecture ethnocritique. Dans une période où l’anthropologie et l’ethno- logie étaient à leur juste début en tant que « sciences expérimentales », des écrits de voyage comme ceux que nous fournit l’auteure suisse constituent de vrais trésors pour le curieux d’ailleurs. Qu’il s’agisse de renseignements sur les Kirghises ou les Bassmatchis, sur lesAllemands d’Ak-Metchet, et que ces renseignements portent sur les us et coutumes de ces populations ou bien sur les régimes politiques ou les idéo- logies naissantes aux années ‘30, le lecteur en acquérra au fil des textes une connais- sance beaucoup plus complexe et vive qu’il n’aurait pu imaginer au début du par- cours. Ce qui est vraiment surprenant lors de la lecture, c’est la force avec laquelle le lecteur se voit entraîner dans le parcours de l’écrivaine voyageuse et qui, ainsi, de- vient aussi son propre parcours ! Dans la première moitié du XX e siècle, des écrivains voyageurs comme Nicolas Bouvier, Victor Segalen, Henri Michaux, auxquels on peut ajouter EllaMaillart, ont remis en question, directement ou indirectement, notre vision traditionnelle de l’ail- leurs. Ils ont euune influence importante sur les générations suivantes, qui ont tenté de se désaliéner d’une perception ethnocentrée de leur culture, au profit d’une meil- leure connaissance et reconnaissance de l’autre. Certains écrivains voyageurs ont beaucoup valorisé l’autre à partir d’une époque littéraire et sociale, pour remettre en question les propres valeurs de leur monde d’origine (le progrès occidental par exemple - le cas le plus fréquent). EllaMaillart privilégie le regard sur lemonde dans
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