AGAPES FRANCOPHONES 2014

Ezza Agha Malak, La Dernière des Croisés et l'engagement féminin. Texte et contexte dans le Liban francophone contemporain _____________________________________________________________ 107 de sa montagne, de sa vallée, se vendre une première fois bonne aux gens de la ville, puis dans les boîtes de nuit de la capitale. Un parcours difficile qui conduit Rima à la réconciliation avec soi, à l’acceptation de la mère et du père qui l’ont vendue, à l’ouverture, à la clairvoyance. À la fin de son parcours dramatique, Rima a bien changé. Une initiation au terme de laquelle l’héroïne, et avec elle l’être humain, acquiert un peu plus d’humanité. La mise est de taille : la dignité humaine, l’émancipation de la femme, et la résolution de ses problèmes. Revers de la médaille, Beyrouth et le cabaret réussissent Rima malgré elle dans l’ascension sociale. L’œuvre de Ezza Agha Malak produit une alchimie singulière. Tout fonctionne par pair d’opposition ou de juxtaposition dans son roman. Qu’il s’agisse de Vallée-Tripoli, de Tripoli-Beyrouth ou de Beyrouth-Vallée, l’espace coïncide dans la fiction avec le pair des figures féminines Rima-Fattouma. L’une double l’autre, l’une dépasse l’autre. Fattouma devient danseuse de réputation hors pair ; Rima styliste de renom. 6. Ezza Agha Malak et le miroir de la société libanaise Ezza Agha Malak se bat pour changer le monde. À l’usage désintéressé du langage, elle en fait un usage instrumental donnant aux mots leur âpre signification. Pour l’écrivain, comme pour tout être qui parle, le verbe est chair et la parole couteau. Ezza Agha Malak n’hésite devant rien, elle dénonce, elle stigmatise, elle fustige. Elle dénonce les sociétés et les individus, les religions et les politiques. Elle stigmatise l’égoïsme et l’hypocrisie humaine, les mentalités masculines égopathiques qui écrasent la femme. Elle fustige les guerres civiles et les guerres colonisatrices qui écrasent l’individu et détruisent les civilisations et des millénaires d’histoire. Un bon roman ne change pas la situation, mais il change les gens. Les romans d’Ezza Agha Malak nous font voir un autre visage de l’homme, l’aspect cruel et l’aspect humain. Une littérature transcendante qui nous rend plus sensibles, plus tolérants, plus accueillants (Oktapoda 2011 (a), 198). Sans être politique, Ezza Agha Malak donne le miroir de la société libanaise et du monde moyen-oriental. Romans sociaux ou chroniques romanesques, Ezza Agha Malak écrit l’histoire d’individus à l’intérieur de la société libanaise et de la société elle-même. Si le Liban a connu à travers les siècles mille et une façons de mourir, il a connu aussi mille et une façons d’aimer, de vivre, de survivre et d’espérer. Tel est le message qui se dégage sous la plume de Ezza Agha Malak à travers les diverses évocations de ce pays cosmopolite et diversifié sur tous les niveaux. Le Liban dans sa grandeur et sa misère, dans son espoir et son désespoir, son amour et sa haine, sa joie de vivre et son désir de mourir. Le Liban aux mille coups d’épée dans le dos, pays de la « douleur » 7 portant avec fierté ses misères et ses souffrances. Oscillant entre réalisme et exploration des profondeurs psychiques, toute l’œuvre de Ezza Agha Malak, tant romanesque que poétique, connaît un 7 Selon l’expression propre d’Ezza Agha Malak dans un de ses poèmes portant sur Beyrouth. Voir Ezza Agha Malak, « Beyrouth », Migration , poésie, Tripoli, Éditions Jarrous, 1985, p. 91.

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