AGAPES FRANCOPHONES 2014

Efstratia OKTAPODA Université de Paris IV-Sorbonne, France _____________________________________________________________ 106 avons brûlé ce que nous avons adoré. L’impact était dur. Nous en portons encore les balafres, écrit la romancière (quatrième de couverture). Le roman est écrit de 1975 à 1992. Vingt ans après, la comparaison entre les époques et les situations sera intéressante. Notamment si c’est le cas d’une auteure qui a vécu (et subi) toutes les péripéties dramatiques racontées. Mais qu’on ne s’y méprenne pas. Ce ne sont pas des pages d’histoires personnelles mais collectives, celles des Libanais, celles des deux rives d’une Méditerranée restée indifférente à notre longue agonie. En pleine guerre, on s’est senti orphelin, délaissé, agressé. Après ces longues années de sévices et de tortures légalisées, où l’on voulait à tout prix abaisser le Libanais rebelle et assigner au Liban le coup fatal, aujourd’hui, dans une après-guerre peut-être plus cruelle encore que la vraie guerre, le Libanais émerge comme d’un coma, comme d’une profonde mais incroyable hibernation. Avec des balafres en plein visage. ( Balafres 12) Aux XX e et XXI e siècles, à l’heure de la mondialisation et de la realpolitik de l’époque postcoloniale, Ezza Agha Malak dénonce les effets dévastateurs de la guerre pour la société et l’être humain, et pour la femme en particulier. Elle met en garde le lecteur de dangers que peuvent provoquer les patriotismes incontrôlés et les ethnocentrismes excessifs et critique les nationalismes aveugles qui sont à l’origine d’extrémités et d’horreurs. 5. La Dernière des Croisés : parcours de l’individu, liberté et émancipation Retour au point de départ et à La Dernière des Croisés que je reprends pour conclure mon propos et cette brève, toute brève présentation sur l’œuvre de Ezza Agha Malak et la représentation de la réalité. Tout comme l’image renvoie à la conscience imageante ou le perçu à une conscience percevante, dans la fiction, objectif et subjectif devraient être indissociables. Prenant la notion du subjectif, je focaliserai sur le parcours de l’héroïne, son ascension et son émancipation. Notre village est situé aux frontières libano-syriennes qui, géographiquement et politiquement, constituent jusque ces jours même, un cas litigieux qu’on n’a jamais voulu résoudre ou voir de près. C’est une vallée perdue entre deux chaînes de montagnes ; là où les femmes accouchent toutes seules, sans l’aide de sage-femme, dans le pré ou sur le seuil de leur baraque, en faisant le pain ou en trayant la vache. Là où les cordons ombilicaux sont coupés avec un caillou. (DC 33-34) Tout le roman se repose sur l’axe spatial entre Tripoli (ville natale de l’écrivaine), Beyrouth, et la Vallée. Le parcours de la Vallée à la Ville et vice versa préconise le parcours de l’individu et son ascension. Une ascension par le bas. Le retour triomphal de Rima dans sa Vallée natale efface ce qui est supposé être le lieu de la souillure à Beyrouth, et de son premier poste de travail dans les cabarets. Une instauration certes symbolique. Comme pour Œdipe, il n’y a pas de détail innocent dans le cheminement de Rima. Il fallait qu’elle partît

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