AGAPES FRANCOPHONES 2014

Elisaveta POPOVSKA Université Sts. Cyrille et Méthode de Skopje, République de Macédoine _________________________________________________________________ 110 1994, quarante quatre ans après la mort de l’auteur. C’était une très belle occasion de boucler le siècle qui avait vu la naissance et la mort d’Albert Camus, mais aussi d’inspirer une relance des études sur Camus et dont l’intérêt renouvelé continue à s’étendre sur les premières décennies du XXI e siècle. Ces études traitent l’œuvre de Camus majoritairement à travers l’optique de son dernier texte qui, publié à l’état brut et sans aucun remaniement, jette une nouvelle lumière sur toute la production camusienne. Toujours selon les anecdotes, cette œuvre inachevée de Camus, aurait dû représenter une ouverture vers le troisième cycle de l’évolution de sa pensée intellectuelle : après les cycles de l’absurde et de la révolte, Camus voulait parler de l’amour. Il avait donc l’intention d’y élaborer plusieurs formes d’amour qui avaient défini sa personne : l’amour pour sa mère, pour son enfance algérienne, pour les livres, pour ses anciens instituteurs qui avaient découvert sa force intellectuelle et avaient stimulé l’épanouissement de celle-ci… Dans le petit carnet où Camus prenait des notes et constituait des plans concernant la rédaction du Premier Homme et qui a été publié ensemble avec le corps du texte en 1994, nous pouvons lire une joyeuse résolution de la part de l’auteur : « En somme, je vais parler de ceux que j’aimais. Et de cela seulement. Joie profonde. » 1 En effet, cet horizon n’est pas tout à fait nouveau car l’amour était la grande constante de l’œuvre de Camus. Cette thématique est déjà présente dans ses premiers écrits, dans le recueil d’essais intitulé L’Envers et l’Endroit , publié en 1937. On y reconnait en forme embryonnaire toutes les images littéraires qui auraient trouvé leur développement dans son dernier texte. Donc, avec Le Premier Homme , Camus aurait voulu s’acquitter de cette dette littéraire non seulement envers les facteurs (personnalités et occurrences) qui ont influencé sa formation, mais aussi envers ses premiers textes dont il reconnaissait l’insuffisant caractère explicatif quant aux mobiles qui animèrent sa pensée créatrice tout au long de sa vie. Selon ses propres aveux, Camus a écrit ces essais à l’âge de 22 ans. Ils l’inaugurent à la fois comme littéraire et comme penseur qui glorifiera obstinément l’amour de la vie juste à cause de cet absurde et de ce désespoir qui jaillissent de la vie. C’est dans l’essai Amour de vivre de L’Envers et L’Endroit que Camus écrit la célèbre phrase : « Il n’y a pas d’amour de vivre sans désespoir de vivre » 2 , devenue depuis une sorte de maxime qui subsume ses préoccupations philosophiques. Jusqu’à la publication du Premier Homme , L’Envers et L’Endroit a été considéré comme une œuvre des plus émouvantes car l’auteur s’y livrait à une confidence manifeste. On a réédité L’Envers et l’Endroit en 1958; on y ajouta une Préface que Camus avait écrite en 1954. Dans cette Préface, il reconnaît être plus sensible aux maladresses formelles de ces essais qu’à celles de ses autres écrits car les sujets et les témoignages qu’il y traite lui tiennent davantage à cœur. En effet, « …il y a plus de véritable amour, [dit-il], dans ces pages maladroites que dans toutes celles qui ont suivi. Chaque artiste garde ainsi, au fond de lui, une source unique qui alimente pendant sa vie ce 1 Camus, Albert, Le Premier Homme , Paris, Gallimard, 1994, p. 312. Désormais désigné à l’aide du sigle PH, suivi du numéro de la page. 2 Camus, Albert, L’Envers et l’Endroit , Paris, Gallimard, 1958 [1937], p. 113. Dorénavant désigné à l’aide du sigle EE, suivi du numéro de la page.

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