AGAPES FRANCOPHONES 2014

Les premiers textes dans le dernier texte : Le Premier Homme d’Albert Camus _________________________________________________________________ 111 qu’il est et ce qu’il dit» (EE, 13). Pour Camus, sa source est dans l’Envers et L’Endroit , dans ce monde de pauvreté et de lumière, un monde où il a longtemps vécu et dont il garde de tendres souvenirs. Lors d’une conversation qu’Albert Camus eut avec Jean-Claude Brisville en 1959, il s’est expliqué sur sa méthode de travail en disant qu’après des années de prise de notes et de rêverie vague, venait le moment qu’il préférait, celui de « … la conception qui coagule les particules éparses » (Brisville 257). Alors, il se mettait au long et pénible travail de mise en ordre des idées qui l’avaient habité des années durant, qui mûrissaient en lui ; années vouées à la recherche continuelle de la meilleure forme par laquelle il les exprimerait finalement dans une œuvre littéraire. D’où, en effet, la constance des idées, des thèmes, des images même, que Camus perpétue d’œuvre en œuvre et parmi lesquels il y a, soit au premier plan, soit en toile de fond, les motifs de son Algérie natale. La rédaction de la Préface pour la deuxième édition de l’Envers et l’Endroit coïncide avec la conception du Premier Homme sur laquelle Camus travailla de façon irrégulière à partir de 1952. En effet, plus que des explications sur les raisons qui avaient motivé Camus à consentir à la réédition de ses premiers essais, cette Préface contient des allusions à ce qui était sa préoccupation actuelle. À l’époque cela n’était pas chose évidente car le public ne savait pas vers quel projet actuel étaient orientés ses efforts créateurs. Pourtant, Camus y fait une mention voilée en parlant de son rêve de réaliser une œuvre idéale qui, sans doute, ressemblerait à l’Envers et l’Endroit , et parlerait « d’une forme d’amour ». Cette œuvre idéale rectifierait la maladresse et le désordre avec lesquels la jeunesse se livre trop aisément à la confession de certains secrets qui trahissent beaucoup sous le « déguisement trop apprêté ». Camus écrit : « Mieux vaut attendre d’être expert à leur donner une forme, sans cesser de faire entendre leur voix, de savoir unir à doses à peu près égales le naturel et l’art ; d’être enfin » (EE, 31). Si l’on lit cette Préface de la perspective du Premier Homme , vu le fait que plus d’un demi-siècle sépare les publications des deux textes, on peut constater qu’elle pourrait être la Préface aussi bien du Premier Homme que de l’Envers et L’Endroit . Le concept ambivalent de la lumière dans la pauvreté, du bonheur dans le dénuement, mentionné dans L’Envers et L’Endroit, colle parfaitement au Premier Homme que l’auteur imagine comme une œuvre d’équilibre, une œuvre au centre de laquelle il mettrait « l’admirable silence d’une mère et l’effort d’un homme pour retrouver une justice ou un amour qui équilibre ce silence » (EE, 33). Donc, Le Premier Homme aurait dû être, selon l’intention de Camus, le développement dans une présentation idéale, équilibrée, de la lumière dans la pauvreté, de l’amour dans le silence. Et tout cela se reflétant, comme dans une sorte de réceptacle, dans la représentation de sa mère et de son Algérie natale, les deux « figures féminines » qui par leur destin difficile, ont marqué pour toujours la sensibilité d’Albert Camus. De la lumière dans la pauvreté Ces deux notions de pauvreté et de lumière, dans leur alliance d’oxymore, représentent la trame unificatrice de toute son œuvre, et retrouvent leur admirable expression dans l’évocation de l’atmosphère et des images de l’Algérie. L’Algérie de Camus est explicitement présente dans ses premiers essais (y compris les essais dans les Noces , 1939) ainsi que dans sa dernière œuvre Le Premier Homme, pour la simple raison qu’il y parle de son enfance, de son

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=