AGAPES FRANCOPHONES 2014

Elisaveta POPOVSKA Université Sts. Cyrille et Méthode de Skopje, République de Macédoine _________________________________________________________________ 112 adolescence, des personnes pour lesquelles il ressentait une grande affection. L’Algérie est la métaphore même de la pauvreté et de la lumière qui sont comme deux bouts tendus de la corde de la vie ; car dans l’Algérie de son enfance, la pauvreté n’est pas le malheur - elle est éblouie par la lumière et le soleil ; et le soleil est à la fois énergie vitale et brûlure meurtrière ; c’est entre ces deux actions en antipode que se forme l’homme révolté. Cette dialectique entre l’envers et l’endroit de la vie nous pousse à embrasser celle-ci d’autant plus fortement qu’elle ne nous apporte aucune promesse, à aimer sauvagement la vie pour remporter une victoire sur son indifférence. La lumière a fait comprendre à Camus, vivant entre la misère et le soleil, que la jouissance est possible même dans la gêne. Il y a des injustices sociales, mais il y a aussi des injustices climatiques. Heureusement, pendant son enfance, Camus n’a pas au moins eu à souffrir des dernières. En se référant aux séjours qu’il avait réalisés dans plusieurs grandes villes da France depuis qu’il était entré dans son âge mûr, Camus nous enseigne dans L’Envers et L’Endroit que la plus grande humiliation pour l’homme moderne est quand la misère va de pair avec la laideur : Né pauvre dans un quartier ouvrier, je ne savais pourtant pas ce qu’était le vrai malheur avant de connaitre nos banlieues froides. Même l’extrême misère arabe ne peut s’y comparer sous la différence des ciels. Mais une fois qu’on a connu les faubourgs industriels, on se sent à jamais souillé, je crois, et responsable de leur existence. (EE, 17) Dans Le Premier Homme , Camus compare les deux façons dont son cœur se serre lorsqu’il quitte Paris pour l’Afrique et lorsqu’il y revient de l’Afrique. Dans le premier cas, son cœur se serre d’ « une angoisse heureuse », d’« une jubilation sourde », d’«une satisfaction de qui vient de réussir une bonne évasion » (PH, 44). Le nuancement des émotions par le jeu des oppositions est toujours là, mais, évidemment, c’est la joie qui l’emporte. Par contre, quand il revient à Paris de l’Afrique, son cœur se serre à la vue des premières maisons des banlieues qui sont comme « un cancer malheureux, étalant ses ganglions de misère et de laideur », tandis que la « forêt de ciment et de fer l’emprisonne jour et nuit et peuple ses insomnies » (PH, 44). Sur le paquebot qui l’amène en Algérie, balancé par la mer et caressé par le soleil, « il pouvait enfin dormir et revenir à l’enfance dont il n’avait jamais guéri, à ce secret de la lumière, de la pauvreté chaleureuse qui l’avait aidé à vivre et à tout vaincre » (PH, 44). Dans son pays natal, le ciel est une grâce sans prix, un bien naturel qui constitue la richesse de la misère (EE, 63). Toujours dans la Préface de L’Envers et L’Endroit , Camus nous dit que cette lumière sécurisante de l’Afrique lui a appris qu’on est comblé des biens même aux moments où l’on dort sans toit au-dessus de la tête, sur les plages, entouré par la mer bienfaisante et ne se nourrissant que des fruits de la nature. Vivre en symbiose avec les forces pérennes de la nature, aussi bien dans le mal que dans le bien, a appris à Camus que l’excès de biens entravait la liberté. C’est pourquoi il traite « les signes de confort et d’installation avec ironie et impatience » ; c’est pourquoi il « aime la maison nue des Arabes et des Espagnols » ; et pour lui, « le plus grand des luxes n’a jamais cessé de coïncider avec un certain dénuement » (EE, 18).

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