AGAPES FRANCOPHONES 2014
Les premiers textes dans le dernier texte : Le Premier Homme d’Albert Camus _________________________________________________________________ 113 Dans Le Premier Homme , le fils Jacques Cormery (qui est le double littéraire de l’auteur), déjà homme mûr, rend visite à sa mère qui est restée vivre dans le quartier pauvre d’Alger. Malgré les années qui entre temps se sont écoulées, il retrouve toujours le même cadre de son enfance – la mère a gardé sa minceur, son visage a toujours un aspect miraculeusement jeune, en dépit de quelques petites rides ; elle s’assied toujours de profil devant la fenêtre, le dos un peu courbé, portant toujours des vêtements gris ou noir. Et, c’est surtout la même pièce dont la nudité fascine le fils – les meubles (devenus plus décents depuis que les enfants subvenaient aux besoins de la mère) sont toujours nus et collés au mur, le buffet et les tiroirs ne contiennent que le strict nécessaire. Dans cet appartement toujours fraichement nettoyé, les objets continuent à exister sans nom propre, sans marques d’identité par rapport auxquels le fils pourrait se situer dans l’histoire généalogique. Mais, cette absence de repères par lesquels il s’ancrerait dans le passé, lui attribuait, étrangement, cette liberté nécessaire à se construire dans l’avenir. Dans Le Premier Homme , dans la perspective du moment de la narration qui est celui d’un fils de quarante ans, cet avenir s’est déjà manifesté comme un passé, comme une carrière couronnée de succès. Dans Le Premier Homme , la scène de la rencontre de l’écrivain avec sa mère se réalise à l’époque de la guerre d’Algérie, avec pour arrière-plan les explosions des attentats dans les rues d’Alger ; les détonations sont si effrayantes que sa mère à moitié sourde en est plus que terrifiée. Cette scène, d’ailleurs évoquée elle-même avec les temps du passé, est émaillée par des réminiscences qui sont comme des plongeons dans l’enfance de l’auteur. Mais, cette rencontre entre le fils et la mère a déjà servi de cadre pour l’essai Entre oui et non du recueil L’Envers et L’Endroit . Bien sûr, comme cet essai a été écrit vingt ans avant Le Premier Homme, le conflit algérien ne pouvait pas y figurer. Et ce filigrane d’arrière plan n’est pas le seul à se montrer discordant entre les deux versions, car l’intervalle de vingt ans à dû inévitablement faire vieillir la mère – dans L’Envers et L’Endroit elle se tricote un gilet, dans Le Premier Homme elle ne tricote plus car ce simple fait lui fait mal aux yeux. Ce qui perdure, c’est le sujet de leur conversation - le fils qui demande des renseignements sur son père prématurément mort lors de la guerre de 1914 parce qu’il ne sait presque rien de lui. Cette conversation est elliptique et embryonnaire dans Entre oui et non , elle se limite aux indications sur la ressemblance physique entre le père et le fils et, aussitôt commencée, elle finit déjà par un soupir de la mère ; elle dit qu’il vaut mieux que le père soit mort car, avec cette grave blessure à la tête, il serait revenu aveugle ou fou. Dans Le Premier Homme , (puisque le roman est un genre qui par sa longueur permet de plus grands développements), cette conversation prend de l’ampleur, elle est truffée de beaucoup plus de paroles, mais reste aussi pauvre au niveau des renseignements. Évidemment, dans les deux versions, le cadre de la visite que le fils rend à la mère sert de prétexte pour des retours en arrière dans le temps, pour un travail de la mémoire qui cherche à ressusciter des images d’un passé proche ou lointain. En effet, la différence entre les deux versions est juste dans les objectifs qui se posent pour parvenir à un travail de remémoration : dans Entre oui et non , l’auteur cherche à faire revivre les souvenirs de son enfance, dans Le Premier Homme , il cherche à retourner dans le temps d’avant sa naissance ; dans l’essai, le focus est mis sur certains
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