AGAPES FRANCOPHONES 2014
Elisaveta POPOVSKA Université Sts. Cyrille et Méthode de Skopje, République de Macédoine _________________________________________________________________ 114 souvenirs qui encadrent la mère et qui sont liés à ses longues plages de silence, un silence que l’auteur tenterait de définir tout au long de sa vie ; dans le roman, la recherche prendra les dimensions d’une hantise – le fils est obsédé par l’idée de se positionner dans l’histoire de son ascendance, de retrouver le père à travers les souvenirs des autres pour pouvoir mieux l’imaginer. Évidemment, le projet du retour aux origines dans L’Envers et L’Endroit n’est encore qu’une ébauche qui cherche des voix pour s’articuler ; dans Le Premier Homme, ce projet prend des dimensions épiques, revêt la forme d’une quête résolue laquelle, malheureusement, comme nous le savons, n’a pas connu de réalisation finale. De l’amour dans le silence Dans Entre oui et non , le soir même où Camus rend visite à sa mère, il se pose la question : Si ce soir, c’est l’image d’une certaine enfance qui revient vers moi, comment ne pas accueillir la leçon d’amour et de pauvreté que je puis en tirer ? Puisque cette heure est comme un intervalle entre oui et non, je laisse pour d’autres heures l’espoir ou le dégoût de vivre. Oui, recueillir seulement la transparence et la simplicité des paradis perdus : dans une image. (EE, 72) Cette image dans laquelle peut se résumer ce paradis perdu qui est son enfance est celle de sa mère. Une mère qui a pour signe de reconnaissance le silence dont elle est constamment entourée. Un silence dont les motifs sont multiples – la mère de Camus est à moitié sourde, analphabète, financièrement et émotionnellement dépendante da sa propre mère autoritaire, chez laquelle elle habite avec ses deux enfants depuis la mort de son mari. Le fils Camus tentera pendant toute sa vie de percer cette nappe de mutisme, de lui assigner différents noms – simplicité, indifférence, silence animal, résignation muette ; et, surtout, il ne cessera jamais d’y chercher des manifestations d’amour. Un souvenir surtout s’impose et on le retrouve dans les deux textes. C’est la scène où la mère, après les durs travaux de ménages chez autrui, rentre chez soi, retrouve la maison vide et envahie par l’obscurité, se tasse sur une chaise inconfortable et, le dos courbé, (c’est cette même position du corps que la mère prend au moment de l’accueil du fils dans Le Premier Homme ), regard éperdu, entourée par le silence et la nuit, plonge dans une immobilité qui est comme une irrémédiable désolation. L’enfant rentre un peu avant les autres et, à la vue de sa mère immobile, se sent torturé par des sentiments violents, mais qu’il ne peut pas encore définir avec exactitude, et parmi lesquels il cherche à retrouver des signes d’amour : « Il a pitié de sa mère, est-ce l’aimer ? […] Pour sentir cela confusément, l’enfant croit sentir dans l’élan qui l’habite, de l’amour pour sa mère » (EE, 66). Et il a envie de pleurer d’impuissance et d’amour devant ce mystérieux isolement qui fait que sa mère se fond dans le néant de l’espace nocturne. La même scène, avec le même tiraillement des sentiments violents ressenti par l’enfant, est évoquée dans Le Premier Homme : […] lorsqu’il entrait dans la salle à manger, le soir venu et que, seule à la maison, (la mère) n’avait pas allumé la lampe à pétrole, laissant la nuit envahir peu à peu la pièce, elle-même comme une forme plus obscure
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