AGAPES FRANCOPHONES 2014

Les premiers textes dans le dernier texte : Le Premier Homme d’Albert Camus _________________________________________________________________ 115 encore qui regardait pensivement à travers la fenêtre les mouvements animés, mais silencieux pour elle, de la rue, et l’enfant s’arrêtait alors sur le pas de la porte, le cœur serré, plein d’un amour désespéré pour sa mère et ce qui, dans sa mère, n’appartenait pas ou plus au monde et à la vulgarité des jours. (PH, 159) Dans cette quête de l’essence maternelle qui échappe toujours aux formules habituelles de définition, le fils est également à l’écoute des signes d’amour réciproques, ceux qui viendraient de la part de la mère, aussi imperceptibles qu’ils puissent être. Comme, par exemple, dans cette scène qui évoque la pratique régulière de la grand-mère dominatrice consistant à dispenser à son petit-fils une éducation par coups de cravache, scène qui se déroule en présence de la mère. Dans l’essai Entre oui et non , la mère réagit en disant « Ne frappe pas sur la tête » quand les coups deviennent trop forts. Et c’est la plus grande réaction qu’on puisse attendre d’elle, elle qui garde toujours le même air craintif et cependant distant, sans jamais intervenir contre sa propre mère, sans jamais se révolter contre rien ni personne. Mais, cette réaction qui n’entraine nullement une action en faveur de son enfant, est déjà une forme d’amour, parce que, selon le fils, c’est dans l’ordre naturel qu’une mère aime ses enfants, même quand elle ne les défend pas, même quand cet amour ne se révèle pas. Mais, si ces constatations sont comme un cri arraché de l’enfant qui invoque les lois naturelles pour se persuader et justifier le comportement de la mère, dans Le Premier Homme , le fils, qui est déjà un homme mûr, utilise plutôt des arguments socialement motivés. Il parle avec le langage d’un homme qui a grandi et qui a compris, car […] elle qui n’avait jamais touché ni vraiment grondait ses enfants, elle dont on ne pouvait douter que ces coups ne la meurtrissait aussi mais qui, empêchée d’intervenir par la fatigue, l’infirmité de l’expression et le respect dû à sa mère, laissait faire, endurait à longueur de jours et d’années, endurait les coups pour ses enfants, comme elle endurait pour elle-même la dure journée de travail aux services des autres…. (PH, 60-61) Et l’auteur se souvient qu’enfant, après la scène de cravache, il fondait en larmes, non à cause de la douleur et de l’humiliation, mais à cause de ce geste maternel qui lui tend la soupe en disant : « Mange ta soupe, c’est fini, c’est fini » (PH, 56). L’enfant pouvait subir stoïquement la punition injuste, mais il ne pouvait pas se retenir de pleurer devant ces tentatives, presque timides, de consolation. Les véritables larmes de joie sont celles que l’enfant a versées à la seule occasion où il a reconnu certains signes d’amour maternel. C’était lors de la visite de l’une des tantes qui venait de complimenter la mère sur son fils, lorsque celui- ci s’est retourné et a vu que […] le regard de sa mère, tremblant, doux, fiévreux, était posé sur lui avec une telle expression que l’enfant recula, hésita et s’enfuit. “Elle m’aime, elle m’aime donc”, se disait-il dans l’escalier, et il comprenait en même temps que lui l’aimait éperdument, qu’il avait souhaité de toutes ses forces d’être aimé d’elle et qu’il en avait toujours douté jusque-là. (PH, 90)

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