AGAPES FRANCOPHONES 2014
Elisaveta POPOVSKA Université Sts. Cyrille et Méthode de Skopje, République de Macédoine _________________________________________________________________ 116 La preuve d’amour vient par l’intermédiaire du regard – le seul médium par lequel la mère était capable de s’exprimer sans entraves. Elle était infirme sur le plan auditif, incapable de parler distinctement à cause d’une grave maladie de jeunesse ; elle ne pouvait, non plus, s’exprimer par le toucher car ses mains n’avaient pas appris à caresser à cause des besognes interminables. Le fils sait que, s’il doit chercher une voie pour arriver jusqu’aux couches profondes de cet être qui n’a jamais su parler clairement et dont les manifestations étaient toujours d’une simplicité extrême, ce n’est que par les yeux. Mais, d’aussi loin qu’il puisse s’en souvenir, ces instants privilégiés où le regard de la mère laissait percer une agitation intérieure, dévoilant les émotions qui l’habitaient à ce moment, étaient très rares. Ces quelques secondes d’un éclat divin qui éblouissait l’enfant s’ensuivaient toujours d’une retombée dans la nuit de ce qui en la mère restait inexprimé, et par conséquent inexprimable. Un instant après, elle reprenait ce regard « d’étrange expression », elle semblait « ne plus pensait à lui ni d’ailleurs à rien […] comme si […] il était de trop et dérangeait l’univers étroit, vide et fermé où elle se mouvait solitairement » (PH, 59). Et Camus, toute sa vie, presque dans toute son œuvre, laisse entrevoir la souffrance qu’en lui a provoqué la prise de conscience qu’il n’aurait jamais d’informations concrètes sur sa mère comme sur son père. Le Premier Homme a été salué à sa publication comme une œuvre où Camus rendait hommage à sa mère et à son père. Il n’est pas moins vrai que cette œuvre inachevée est en même temps une confession subtile de sa défaite. Camus y reconnait son énorme amour pour sa mère en même temps que toute la vanité de ses efforts pour donner des contours précis aux méandres psychologiques de cette femme. Il ne connaitra pas plus de succès dans sa tentative pour ressusciter les souvenirs sur son père car la mémoire des pauvres est enténébrée, rien n’y est sûr, « elle a moins de repère dans l’espace puisqu’ils quittent rarement le lieu où ils vivent, moins de repères aussi dans le temps d’une vie uniforme et grise » (PH, 79). Puisqu’il ne réussit pas à se construire une histoire généalogique stable, Camus a le droit de s’exclamer qu’il est le premier homme à soi-même, qu’il s’est créé soi-même à travers cette famille, cette race enlisée dans l’anonymat et cette terre d’Algérie entre ciel et mer. Hélas, la mort l’a empêché de se prononcer plus clairement sur cette terre algérienne qu’il aimait comme une seconde mère et de finir cette œuvre, comme il le prévoyait dans les Carnets contenant le plan du Premier Homme , sur les explications de la question arabe. On ne sait pas à quoi aurait ressemblé ce texte si Camus avait eu le temps de l’achever. Mais, ce que nous savons, et ce que savait Camus lui-même, c’était qu’avec cette œuvre il écrivait son Guerre et Paix (Rondeau 2010, 87), un grand résumé épique dans lequel se répercuteraient une fois de plus, les dix mots préférés d’Albert Camus : « le monde, la douleur, la terre, la mère, le désert, les hommes, l’honneur, la misère, l’été, la mer » (Brisville 1959, 223). Textes de références Camus, Albert, L’Envers et l’Endroit , Paris, Gallimard, 1958 [1937]. Camus, Albert, Noces , Paris, Gallimard, 1959 [1939]. Camus, Albert, Le Premier Homme , Paris, Gallimard, 1994. Gide, André, Si le grain ne meurt , Paris, Gallimard, 1972 [1926]. Gide, André, Les Faux-monnayeurs , Paris, Gallimard, 1997 [1925].
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