AGAPES FRANCOPHONES 2014

Transmission orale et fiction dans Le jujubier du patriarche d’Aminata Sow Fall _____________________________________________________________ 137 Dans ce quartier populaire à loyer modéré, tout le monde sortait après le déjeuner pour chercher un peu de fraîcheur à l’ombre des arbres. […] Les maisons à toit très bas avec de toutes petites chambres étaient comme des boîtes. Vraiment exiguës pour les familles nombreuses […]. Tacko avait eu beaucoup de mal à s’y habituer. La villa luxueuse qu’ils avaient dû quitter la mort dans l’âme continuait à étaler ses magnificences dans son imagination chaque fois qu’un rien réveillait ses frustrations dont elle n’arrivait pas à se défaire. Un rien : comme de voir Naarou de plus en plus resplendissante et apparemment bien lotie. Et de souffrir ce qu’elle considère comme une perversion de l’histoire. “Cette petite esclave qui prend de grands airs maintenant”. (42) Dans Le Jujubier du patriarche , Aminata Sow Fall accorde une attention toute particulière à l’actualité, notamment aux crises qui minent les Etats africains postcoloniaux, en proie à des conflits politiques, religieux et ethniques qui débouchent sur des guerres civiles aux conséquences désastreuses. C’est dans cette perspective qu’elle évoque le destin triste de Penda, mère de Naarou, expulsée du Zaïre où elle a laissé tous ses biens. En plus, certains noms de personnages et de lieux permettent de situer ce roman dans la société sénégalaise traditionnelle. Nous pouvons citer dans ce cas, entre autres : Daba Sangaré, Diaal et Pikine (23), Macodou, Penda, Fama (24), Sira, Dior, Naani, Biti, Warèle, Lari, Thioro, Naarou, Tacko, Amsata, Bouri, Goudi, (29-30…), etc. Parallèlement, d’autres expressions et noms de personnages évoquent les influences arabo-islamiques sur les sociétés sénégalaises islamisées, tandis que d’autres rappellent la culture et la civilisation peule, du reste très mêlée à celle des wolof du Sénégal. Il s’agit principalement de Yelli, Babiselli, Yellimané, Naarou, Idy (25), sans compter la langue arabe : Inchala (25), Subbaanama (26), assalaamalicum, maalicumsalaam (36). Pour les influences peules, nous pouvons noter : Tacko, Penda, Seydi (monsieur), Wouri (60), Foudjallon (63), etc. En définitive, Le Jujubier du patriarche , roman qui combine la fiction et la réalité est une peinture assez réaliste de la société sénégalaise contemporaine, toujours à cheval entre le conservatisme le plus poussé, l’attachement aux valeurs ancestrales et l’ouverture à la modernité qui peine encore à s’installer définitivement dans les mentalités des Africains. S’appuyant sur les genres oraux, Aminata Sow Fall, romancière sénégalaise très enracinée dans les valeurs fondamentales de son terroir et également ouverte au reste du monde, indique ainsi la voie au roman africain. De manière générale, ce cinquième roman d’Aminata Sow Fall cadre bien avec l’actualité qui, du reste, est fortement influencée par le passé parfois très lointain de l’Afrique. Cela est perceptible à travers l’attitude de certains personnages qui ne cessent de convoquer le passé pour justifier leurs réactions difficilement concevables dans une société qui tend vers l’universel. En outre, Le Jujubier du patriarche est aussi une occasion pour la romancière de montrer la diversité qui caractérise le Sénégal et l’Afrique en général, continent marqué par beaucoup d’influences tels que l’esclavage, l’islamisation et la colonisation, sans oublier les influences réciproques que les sociétés africaines exercent entre elles.

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