AGAPES FRANCOPHONES 2014

Amadou SOW Université Assane Seck de Ziguinchor, Sénégal _____________________________________________________________ 136 plan par Aminata Sow Fall. En outre, la façon spontanée de prononcer un divorce est mise à nu lorsque l’homme, contrarié et humilié par l’idée d’aller consulter un médecin pour voir s’il est bien portant, déclare péremptoirement : « Je divorce une fois, je divorce, deux fois. Je divorce, trois fois ». (40) Les commentaires du narrateur qui ont suivi cette réaction aussi imprévisible que brutale de Goudi sont assez édifiants pour confirmer le féminisme d’Aminata Sow Fall : « Il savait qu’aucune loi de la République n’irait infirmer son décret, tout simplement parce que la partie à qui il avait affaire n’irait jamais étaler sa défaite au tribunal ». Ce débat sur la condition de la femme africaine permet de découvrir que les croyances ancestrales persistent et continuent de guider l’action des hommes, aussi instruits et modernes soient-ils. D’autres éléments de la modernité sont également visibles dans Le Jujubier du patriarche . Nous distinguons l’attirance de Yelli par le jardin public pour se ressourcer et échapper aux affres de Tacko, sa femme. Le jardin est considéré ici comme un refuge, un havre de paix où le mari, fatigué par les réprimandes et les nombreux accès de sa femme hystérique, peut soit méditer, soit lire les journaux, soit discuter avec d’autres personnages. D’ailleurs, le narrateur n’a pas manqué d’expliquer les raisons précises qui poussent Yelli à fréquenter le jardin public : « Au-delà de ces considérations sentimentales, le « jardin » l’attirait par la paix intérieure qu’il lui procurait et pour la sécurité qui y était assurait… L’île-miracle des bouffées d’air salutaires pour se redire que le bonheur, finalement, est dans les choses simples. Le « jardin » : un monde ». (49) À ces éléments qui renvoient à la modernité, il convient d’ajouter l’engagement politique d’Idy avec les élections à la députation et surtout la défense de la cause des enseignants, souvent accusés par une partie de l’opinion publique d’abuser de la grève et de sacrifier les enfants pour des intérêts crypto personnels. Il apparaît dans ce roman que les enseignants, mal rémunérés, sont obligés de bien gérer leurs maigres ressources : « On dit que les enseignants sont avares […]. Non, ce n’est pas vrai. Ils savent seulement compter. Forcément, car ils sont plus fauchés que d’autres. La craie, les idées, et le sens de l’organisation. […] La force d’Amsata, c’est ça ». (55) Le règne de l’argent, le capitalisme et l’égoïsme des temps modernes sont aussi décriés dans cette œuvre. A propos des griots opportunistes qui pourraient appuyer le néo-homme politique Idy qui a besoin de militants, Amsata déclare : « Magatte pouvait être chargée du boulot. C’était une griotte des temps nouveaux : ni la mission, ni la vocation, ni le talent des gens de castes, mais un seul objectif : son dieu argent ; l’argent de la flagornerie, du mensonge, de l’intimidation et d’autres tractations non avouables dont l’accusaient avec mépris d’autres griots qui tenaient à la dignité de leur corporation ». (61) Par ailleurs, l’auteure aborde des questions qui caractérisent généralement les pays du tiers monde et qui sont les conséquences du capitalisme : inégalités sociales avec la naissance des quartiers populaires et des quartiers résidentiels, goût du luxe, rivalités et jalousies entre des membres d’une même famille, etc. Ce passage qui concerne la chute de la Yelli et la déception de sa femme Tacko, résume bien ce souci de mettre en exergue les principaux maux qui gangrènent l’Afrique :

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