AGAPES FRANCOPHONES 2014
Transmission orale et fiction dans Le jujubier du patriarche d’Aminata Sow Fall _____________________________________________________________ 135 langue wolof. Ceci donne un cachet particulier à l’œuvre et permet à la romancière de s’ouvrir aux autres, tout en gardant son originalité. La modernité Comme nous l’avons souligné ci-dessus Le Jujubier du patriarche est aussi un roman qui est ancré dans la modernité ; ce qui lui donne une dimension plus réaliste. Pour conforter ce point de vue, il suffit de se référer à ces propos d’Aminata Sow Fall qui a eu à se prononcer sur les orientations de son œuvre : « J’ai pensé que l’on devait pouvoir créer une littérature qui reflète simplement notre manière d’être, qui soit un miroir de notre âme et de notre culture […] Je me suis mise à écrire en prenant comme modèle la société dans laquelle je vivais. Je m’inspire d’abord de ce que j’observe et de ce que j’entends raconter autour de moi. C’est le point de départ et le reste, je l’imagine. » (Pfaff 1985, 136). Comme il apparaît dans cette citation, la cohabitation de la tradition et de la modernité est une option pour Aminata Sow Fall qui jette un regard sur le présent et sur le passé. Ainsi, sans créer un contraste, Le Jujubier du patriarche , tout en s’appuyant sur le passé lointain et mythique de l’Afrique, s’ouvre à la modernité la plus récente. Celle-ci est rendue visible par un habitat moderne : parque, jardin public, villas cossues, etc. Dans le cinquième roman d’Aminata Sow Fall, le lecteur découvre, par exemple à la page 38, que Naarou, Goudi et Bouri se trouvent dans une demeure qui offre les commodités du monde moderne comme la cuisine intérieure, la salle à manger et le fauteuil. La discussion entre ces personnages révèle leur niveau d’instruction et leur degré d’ouverture, malgré leur attachement aux valeurs traditionnelles. En effet, ces trois personnages ont échangé de façon objective sur un sujet assez délicat comme la stérilité dans un couple. La conversation est d’ailleurs arrivée à un point où il a été suggéré au couple d’aller consulter un médecin, pour situer le mal ou précisément la maladie entre l’homme et la femme. Il convient de signaler que l’indignation de Goudi, le mari phallocrate, face à ce conseil qu’il considère comme un véritable sacrilège, a permis au narrateur qui se confond ici avec l’auteure, d’ouvrir une parenthèse sur les croyances obscurantistes qui consistent à faire porter à la femme la responsabilité de l’absence d’enfants dans son ménage. Celle-ci est accusée d’être tarée, porteuse de malédiction, tandis que l’homme n’est jamais responsable, même s’il ne réussit pas à procréer en épousant plusieurs femmes. Ici, l’auteure montre que malgré l’avancée des sociétés africaines vers la modernité et la scolarisation, le sort de la femme est dans une certaine mesure peut enviable car elle continue de faire l’objet de nombreuses injustices. De ce point de vue, Aminata Sow Fall fait preuve de féminisme, même si elle le fait avec beaucoup de tact, c’est-à-dire en refusant de laisser apparaître ses sentiments. Pour se convaincre de sa préoccupation à l’égard de la condition de la femme, il suffit de se référer à ce passage : « Dans son village, quand un couple n’avait pas d’enfants, c’est que la femme était tarée, c’est qu’elle portait en elle une malédiction. Quand un homme n’arrivait pas à perpétuer son nom malgré une collection d’épouses, c’est parce qu’il avait une femme djinn qui, par jalousie, rendait stériles toutes les autres ». (39) Il est donc clair qu’à travers ces mots, la lancinante question de l’image de la femme africaine, sénégalaise précisément, n’est pas reléguée au second
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