AGAPES FRANCOPHONES 2014

La culture kabyle dans la prose des premiers auteurs algériens d’expression française : Mouloud Feraoun et Mouloud Mammeri _____________________________________________________________ 145 145 La cueillette des olives, avec la fête qui marque sa fin, constitue une autre occasion pour Mammeri d’inclure dans son roman la description méthodique de cette occupation à laquelle les jeunes héros, « ceux de Tasga » s’adonnent, répétant « les gestes séculaires qu’accomplissaient leurs pères depuis toujours » (75). La communauté se réunit dans cette tâche dure, qui suppose non seulement le travail proprement dit, mais la traversée d’une rivière de montagne qui n’a pas de pont. C’est l’occasion de donner la parole à Akli, représentant du progrès, qui propose la construction d’un pont, et au cheikh, le patriarche du village, qui ne veut pas entendre une telle proposition, lui opposant une réplique nourrie par le fatalisme bien connu de l’Islam : « -Si Dieu a écrit sur ton front que tu dois mourir dans la rivière, tu y mourras et nul pont au monde ne te sauvera » (77). La grande fête qui clôt la cueillette des olives, sert, elle aussi, à perpétuer les traditions kabyles : le repas commun agglutine les membres de la communauté (« il y eut tant de couscous que les grains s’en répandirent partout dans la vaste cour ») et donne à Mammeri l’occasion d’une présentation très détaillée, y compris celle des ustensiles nécessaires lors de ce grand rituel culinaire, qui frôle l’exagération : « Il avait fallu embaucher du monde pour charger sur les betes les marmites, les casseroles, les écuelles, les pots à eau, les grands plats, les gaules, les grandes couvertures de laine et les tambourins qui allaient tout à l’heure servir à la fête des femmes. » (80). Nous pouvons affirmer que ce type de descriptions constituent quelques-unes des plus belles pages de ce roman, car - dans une perspective qui s’apparente à l’ethnologie -, cela offre les prémisses d’une remontée du fleuve, vers les sources authentiques de l’être. À ce sujet, Mariannick Schöffer a raison d’affirmer dans son ouvrage Les écrivains francophones du Maghreb que « Mouloud Mammeri donne à la terre natale un rôle important, évoqué en demi- teintes et non volontairement développé : il agit plutôt par touches successives rendant sensibles les coutumes ancestrales. » (37) La Colline oubliée concentre toute la préoccupation de Mouloud Mammeri pour l’identité culturelle de son peuple, menacée de disparaître un beau jour, comme le constate son porte-parole, Mokrane à la page 34 du roman : « Il n’y avait plus à Tasga d’orateur qui pût parler longuement et dignement ; les vieux, parce qu’après le cheikh et mon père, ils n’avaient rien à dire, les jeunes parce qu’ils étaient incapables de prononcer en kabyle un discours soutenu ». Les deux auteurs algériens sur lesquels a porté notre analyse ont ouvert la voie à un aspect qui peut être détecté sur tout le parcours du roman maghrébin d’expression française : le souci pour l’identité culturelle, pour la conservation du patrimoine. En effet, comme le soutient Tahar Bekri, cette « lecture du patrimoine maghrébin » - qui se retrouve ici depuis Kateb Yacine jusqu’aux plus récents romans de Boulem Sansal ou de Yasmina Khadra -, est « une exigence vis-à-vis du présent et une responsabilité à l’égard du passé » (18). Selon ce chercheur et représentant de cette littérature, cette tendance de retour vers les racines constitue «un vrai départ dans l’écriture de la modernité. » (18) Et si la quête de l’identité reste une dimension essentielle du roman maghrébin, tel qu’il est connu dans l’univers francophone contemporain, nous considérons qu’il faut nous rappeler des noms incontournables comme Mouloud

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