AGAPES FRANCOPHONES 2014

Elena-Brandusa STEICIUC Université « Ştefan cel Mare » Suceava, Roumanie _____________________________________________________________ 144 144 mauvais sort dans le cas des femmes considérées comme stériles, donc inutiles à la société. Dans son Dictionnaire des symboles musulmans, Malek Chebel explique ce rituel de la sorte : « regroupement dans une zaouïa (sanctuaire) en vue d’une cérémonie de catharsis collective durant laquelle des offrandes, des danses extatiques, des sacrifices et des pratiques d’exorcisme ont lieu » (190). En effet, le corps des deux personnages féminins qui y participent, Aazi et Davda, subit des interactions plus ou moins ambiguës avec les nombreux hommes (préalablement drogués par « la fumée des pipes de haschich ») censés rétablir l’équilibre et apporter la baraka, i.e. la chance . Mokrane, qui accompagne sa femme dans cette entreprise (dernière chance pour Aazi d’avoir un enfant et de maintenir son rang dans la famille et la communauté) décrit avec objectivité ces pratiques, dont il enregistre les détails les plus significatifs, afin que le lecteur puisse comprendre non seulement la spécificité d’un tel rituel, mais aussi son rôle dans l’évolution ultérieure de l’histoire : Un second coup d’archet prolongé et plusieurs hommes à la fois, rejetant leurs burnous, poussèrent un cri de bête fauve et sautèrent au milieu de la pièce ; ils se tenaient par les bras et dansaient. On entendait par intervalles les craquements de leurs os. Des femmes, des hommes encore, des jeunes gens fougueux, des vieillards dont le délire orgiaque décuplait les forces, sautèrent à leur tour et, se tenant aussi par les bras, formèrent autour du tas immobile des jeunes femmes stériles un cercle délirant. (106) Cette danse, qui n’est pas sans rappeler les transes des chamans dont parle Mircea Eliade, fait partie de la plus intime et de la plus archaïque fibre identitaire maghrébine et son résultat restera ambigu, tout comme l’attitude finale des deux maris dont les femmes ont subi le rituel, qui sont partagés entre la pensée cartésienne, qui leur avait été inculquée par l’école française et la mentalité archaïque de leur peuple : « Le retour se fit en silence et Akli même ne trouva pas la moindre période pour stigmatiser ces pratiques barbares ». (107) Dans cet éden intemporel, l’intrusion des événements chaotiques provoqués par la guerre ne tarde pas pourtant et son premier résultat, le plus visible, est la dissolution du groupe ; « ceux de Taasast » ne se verront plus comme avant, car Mokrane meurt, enseveli par la neige du col de Kouilal, sans avoir eu une dernière chance de revoir sa femme, répudiée, et pourtant future mère de leur fils. Malgré cette fin pessimiste, Aouda, le petit garçon, sera l’héritier de toutes ces traditions et il aura la tâche, sinon de préserver entièrement cette Kabylie édénique, du moins d’en conserver le souvenir. D’ailleurs tout ce livre – dont les trois premiers quarts donnent le point de vue de Mokrane et le dernier celui de Menach – pourrait être considéré comme un cri d’alarme de l’auteur contre ce que Charles Bonn appelle « cette fissure que la modernité, ensuite, élargira inexorablement. » (188) Parmi les plus « ethnographiques » pages du roman, nous signalons - à côté de la beauté des jeunes habillés de leurs costumes traditionnels et parés comme leurs ancêtres ou des rituels comme celui que nous venons de mentionner - la description des travaux de la terre, unique et maigre source de vie des paysans kabyles.

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=