AGAPES FRANCOPHONES 2014

La culture kabyle dans la prose des premiers auteurs algériens d’expression française : Mouloud Feraoun et Mouloud Mammeri _____________________________________________________________ 143 143 comme le constate Mokrane, le narrateur de la première partie de La colline oubliée : De là, nous dominions tout Tasga. Le minaret même n’était pas plus haut que nous. Nous avions devant nous, quand nous rentrions, la longue crête des Iraten avec le cône aigu du monument d’Icheriden, vers l’est la montagne avec le col de Komidal, vers l’ouest le village d’Aourir et derrière nous la mosquée dont le minaret nous masquait une partie de la montagne. Vu d’un point quelconque de Tasga, notre donjon apparaissait debout contre le ciel et dominait les maisons basses du village comme un berger au milieu du troupeau. C’est pourquoi nous l’avions baptisé Taasast : la garde. (27-28) L’histoire avec un grand H ne semble pas intéresser les protagonistes, qui mènent leur vie comme bon leur semble : par exemple, Mokrane, parachève son « éducation sentimentale » par le mariage avec la belle Aazi. Les premiers temps de cette union donnent à Mouloud Mammeri l’occasion de décrire minutieusement d’autres aspects de la vie kabyle, à savoir le mariage, ce rite de passage constitué d’éléments spécifiques. Le costume de la jeune femme est présenté avec la précision d’un ethnographe, mais aussi avec « un regard nourri aux exigences humanistes de l’Occident » (Bonn 1997, 188) et le savoir de quelqu’un qui voit les choses de l’intérieur : Mais c’était surtout la toilette d’Aazi qui détonnait dans le cadre rustique de nos promenades quotidiennes. Aazi portait les atours classiques des jeunes mariées, mais les étoffes de ses robes, ses foulards, ses bijoux étaient probablement les plus fastueux que notre village eût vus depuis bien longtemps. Akli, poussé par Davda, lui avait payé un diadème qu’il avait fait fabriquer exprès et en grand secret par le bijoutier le plus renommé des At- Yanni. Quoique les femmes chez nous ne portent que des bijoux d’argent, Menach avait fait envoyer de Fès par son frère une broche ronde et des boucles d’oreilles d’or serties de pierres blanches dont lui-même ne savait pas le nom [...] Selon la coutume, ses longs cils étaient teints en noir avec de la poudre d’antimoine et cela donnait par contraste à sa prunelle une teinte bleue de nuit ; on avait aussi l’impression que ses yeux étaient plus enfoncés. Deux traits minces et dorés d’eau d’écorce de noyer macérée faisaient comme deux ailes au-dessus de ses sourcils. La même écorce avivait ses lèvres, ses gencives ; ses mains, ses pieds étaient rougis au henné américain plus vif que le henné en feuilles que l’on utilisait naguère encore. Baignant tout cela un étrange parfum où se mêlaient à la fois l’héliotrope, les clous de girofle et le benjoin. (46-47) Le couple ne réussit pas à avoir d’ enfants et cette stérilité est mal vue par les parents de Mokrane, tributaires de la mentalité ancienne, selon laquelle la femme stérile ne mérite aucun égard au sein de la société. Ils demandent à leur fils – selon une vieille loi – de répudier Aazi. Le recours aux pratiques magiques n’est que la suite logique de cette frustration, avec l’espoir de réparer cette injustice faite au corps de la femme, mais aussi au corps de la société. Par conséquent, l’auteur place dans cette partie de l’histoire un épisode qui décrit de l’intérieur un rituel quasi-payen - la hadra -, donnant à voir des pratiques dont les origines remontent dans la nuit des temps. Leur but est de conjurer la

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