AGAPES FRANCOPHONES 2014
L’impact du contexte socioculturel sur la réécriture de la Genèse dans le Jeu d’Adam _____________________________________________________________ 157 d’identification passe par des discours à portée générale, universels et atemporels. Héritier, selon la tradition, du couple des pécheurs de la Genèse, le public ne pouvait que faire sien le long discours d’Adam regrettant amèrement d’avoir transgressé les ordres de Dieu, comme en témoignent les nombreux « Allas » réitérés (v. 322), les « Deu » (v. 344), les « Aie » (v. 370) qui rythment son discours, les formes exclamatives comme « Deu ! tant a ci mal plait ! » v. 345). Et les interrogations rhétoriques comme « Allas, pecchable, que frai, é/ Mun criator cum atendrai ? » (v.322) ou encore « Dont me vendra iloec socors ? /Ki me trara d’itel dolors ? » (v.336), dressent le portrait de l’homme désespéré, du damné qui « d’emfer m’estoet tempter le fond ! En emfer serra ma demure, » (v.332). « Docere et placere », ces principes de la rhétorique latine sont au service de l’édification religieuse et de l’enseignement chrétien. Ému sans doute par les lamentations d’Adam et le destin du couple originel, le spectateur n’a pas d’autre dessein que de s’éloigner du péché et suivre les instructions divines qui baignent néanmoins dans une parole d’amour héritée, sans doute, des réflexions théologiques de Saint Augustin. Dieu est bon, il ne peut pas être l’auteur du mal ; et l’homme, sa créature, peut, grâce à sa « volenté » et son « service », choisir sa destinée et être sauvé. «Servir », ce verbe prononcé par le premier homme (v. 75 et v. 79) relève du vocabulaire féodal et, avec lui, au système social et économique du XII e siècle dont le Jeu d’Adam se fait ici le reflet. Suivant les relations hiérarchiques qui régissent la société médiévale du temps et suivant le principe souverain selon lequel Dieu est au dessus de tous et de tout, le drame s’ouvre sur le pacte conclu par Dieu avec Adam, vassal du Seigneur, et lui-même suzerain d’Ève et de ses fils. Le Jeu d’Adam propose ainsi une transcription du mythe de la Genèse influencée à la fois par le cadre théologique et par le cadre social du Moyen Âge. « L’histoire biblique ne serait pas transposée dans le monde du XII e siècle, mais celui-ci serait transposé dans l’histoire biblique » (Accarie 2004, 72). En sa faisant récit de l’origine des origines, en remontant à la Genèse, le Jeu d’Adam , qui occupe une place exceptionnelle, car originelle, dans l’histoire de la littérature française et européenne, tire son originalité de la combinaison étroite entre tradition et nouveauté. Tout en restant fidèle aux traditions du drame religieux, il ouvre à la fois l’ère du drame profane du XIII e siècle et des mystères de la fin du Moyen Âge. Textes de références Le Jeu d’Adam , texte complet établi, traduit et présenté par Véronique Dominguez, Paris, Champion, 2012. Le Mystère d’Adam (Ordo representacionis Ade), texte complet du manuscrit de Tours publié avec une introduction, des notes et un glossaire par Paul Aebischer, Genève, Droz, 1963.
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=