AGAPES FRANCOPHONES 2014

Mélanger « l’inépuisable richesse du réel et la grandeur de la légende humaine » : l’esthétique de Michel Tournier face à l’actualité de son temps _____________________________________________________________ 21 Clefs et des Serrures ou dans des articles de presse, comme celui du Figaro intitulé « La photographie est-elle un art ? ». Enfin, comme le souligne Arlette Bouloumié, c’est par le recours à la transtextualité que Tournier réussit à « élever à la dimension symbolique ou mythique » (Bouloumié 2003, 19) un récit proche du fait divers. L’allusion au Saint Suaire de Turin et à la légende de Véronique est effectivement évidente dans la nouvelle et repose notamment sur l’association de la technique photographique à l’empreinte de l’image du Christ sur le Suaire. Tournier reprend ici un rapprochement assez classique entre le linge imprimé et le fonctionnement de l’image photographique. Cette référence mythique, dont le sens est inversé dans le récit puisque Véronique est diabolique, est au service d’une condamnation de la photographie-prédation. En ce sens, par le recours à des réflexions générales sur l’art et par des références à la légende chrétienne, Tournier réussit à faire « décoller du réel » cette intrigue en en « dégageant la dimension symbolique ou mythique » (Bouloumié 2003, 31). Par delà sa variété, l’œuvre de Michel Tournier témoigne donc d’une grande cohérence dans le rapport que l’auteur y entretient à l’actualité. Qu’il soit chroniqueur ou homme de lettres, auteur de romans mythologiques ou de nouvelles, Tournier, qui affirme choisir pour ses récits les plus grands sujets d’actualité, cherche néanmoins à la dépasser pour atteindre une forme d’intemporalité du dit. Son esthétique littéraire, comme celle de Marguerite Yourcenar, « témoigne d’une certaine conception de la littérature, exhibe sa mission d’aller à la recherche d’une vérité qui transcende l’éphémère écoulement des sabliers tout en encastrant dans son projet les intermittences de l’existence » (Houppermans 2007, 231). En effet, par le choix de sujets ambitieux, souvent nourris de philosophie, par le mélange de « l’inépuisable richesse du réel et [de] la grandeur de la légende humaine » (Tournier 1988, 116), par le recours fréquent au brouillage temporel de la diégèse, l’écrivain donne de la hauteur à son propos et procède à une « transfiguration de la réalité » (Bouloumié, 2013, 77). Cette esthétique de « l’instant gonflé d’éternité » (Tournier 1988, 118), chez un auteur qui se plaît à rappeler, empruntant la formule à André Gide, que « ce qui est à la mode, c’est ce qui se démode » (Tournier 1988, 195), ne répondrait-elle pas au désir de Tournier de voir son œuvre survivre à l’actualité littéraire pour entrer dans les anthologies ? Enfin, cette esthétique qui, dans son aspiration à l’intemporalité, investit le mythe et les brouillages temporels, n’est toutefois pas sans rencontrer des échos littéraires depuis plusieurs décennies. Car, comme le remarque Petr Kylousek, « la tendance est plus générale » qui « mêle le mythe au romanesque » (Kylousek 1993, 43). En ce sens, Tournier apparaît comme un « passeur » qui, « à l’envers d’une modernité militante » incarne « une modernité résistante » (Blanckeman 2008, 432). Textes de références écrits par Michel Tournier Le Roi des Aulnes , Paris, Gallimard, 1996 [1970]. Les Météores , Paris, Gallimard, 1970 [1975]. Le Coq de Bruyère , Paris, Gallimard, 1980 [1978]. Le Vol du Vampire , Paris, Mercure de France, 1981. La Goutte d’or , Paris, Gallimard, 1987 [1986]. Célébrations , Paris, Mercure de France, 1999.

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