AGAPES FRANCOPHONES 2014

Le « faire vrai » de Maupassant dans « Adieu » et « Souvenir » _________________________________________________________________ 265 La femme aimée, dans « Adieu », peut représenter, au fond, toutes les autres — car ce n’est pas tant sa description physique qui importe, sommaire et vague ici : « comme elle était belle, gracieuse et jeune ! », que l’ouverture du propos sur des considérations générales : « C’était la jeunesse, l’élégance et la fraîcheur même », le passage de « elle était » à « c’était » ainsi que la détermination définie ( la ) opérant une première généralisation, qui se poursuit dans la phrase suivante, passant de l’être individualisé ( elle ) à la classe entière ( la femme ), dans une proposition au présent gnomique : « Jamais je n’avais senti de cette façon comme la femme est un être joli, fin, distingué, délicat, fait de charme et de grâce ». Pour aboutir — via une série de synecdoques détaillant un visage tout en en généralisant les caractéristiques — à une exophore mémorielle, en clôture de paragraphe : « Jamais je n’avais compris ce qu’il y a de beauté séduisante dans la courbe d’une joue, dans le mouvement d’une lèvre, dans les plis ronds d’une oreille, dans la forme de ce sot organe qu’on nomme le nez . » (A, 217) Et la femme inconnue de « Souvenir » n’échappera pas, non plus, à ce petit trait qui la ramène à sa féminine condition (selon Maupassant !) : « Elle prononça plusieurs fois, en haussant les épaules : “Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu !” avec ce ton de souverain mépris qu’ont les femmes pour exprimer leur exaspération . » (S, 226) Conclusion On pourrait sans doute dessiner deux trames parallèles dans ces contes, qui se lient, se conjuguent, se croisent, entre particulier et général. Avec des bornes, des marques très spécifiques qui soutiennent, tout au long du conte, leur cohérence comme leur cohésion : ainsi en est-il, par exemple, des adverbes soudain, et tout à coup (tout particulièrement dans « Souvenir ») qui assurent le « balisage » de la narration, en s’alliant au passé simple soit pour pointer, annoncer, marquer le début de l’aventure proprement dite, soit pour souligner une articulation importante du récit, un tournant de celui-ci, un fait inattendu. Chaque « aventure singulière », centre des contes, est comme un événement vu à la loupe, dans un texte bref et incisif, qui en même temps ouvre une « fenêtre » sur la société. Cadre et personnages, récit et discours, offrent ainsi deux visions complémentaires (particularité des détails et généralisation des types), qui s’imbriquent subtilement, dans « Adieu » et « Souvenir », par l’intermédiaire de structures particulières, telles la détermination, le jeu des temps, les pronoms, les images, ou l’écart entre énonciation subjective et énoncé stéréotypé. Et la parole, rapportée au discours direct, donne au conte un « relief » particulier, tout en assurant l’illusion de « vérité » recherchée par l’écrivain réaliste. Textes de references Maupassant, Guy (de), Contes du jour et de la nuit , Paris, G-F Flammarion, 1977 [1885]. Maupassant, Guy (de), Contes et nouvelles, T.I, T.II , édition de Louis Forestier, Paris, Gallimard, « La Pléiade », 1974, 1979. Maupassant, Guy (de), « Gustave Flaubert », La Revue politique et littéraire [Revue Bleue], Paris, 3 e série, 19 janv. 1884, p. 65-69. Maupassant, Guy (de), « Le Roman », Pierre et Jean , Paris, Ollendorff, 1888.

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