AGAPES FRANCOPHONES 2014
L’écriture dans le (con-)texte « intranger » _____________________________________________________________ 93 personnage féminin prisonnier ne lui laissant que peu de moments de répit. En s’adonnant à l’écriture, les deux héroïnes parviennent à se détacher de toute la souffrance ressentie, de partir à la recherche de soi-même et d’un confident. Devant le mutisme et la méfiance de ses sœurs dus au comportement tyrannique du KGB, le chef de la famille, Samia trouve un complice muet, à savoir son journal. « Ami qui berce, qui console, qui protège » (Didier 2002, 108), le journal représente pour la jeune fille une véritable « décharge » 25 , une « bouée de sauvetage pour éviter la désintégration totale » (Petit 2008, 174). À son « cher cahier » 26 , le personnage de Soraya Nini confie « [sa] tristesse et [son] désarroi quand ceux-ci s’imposent à [elle] trop longtemps » (DSB, 120), lui dit sa solitude, sa volonté de vengeance sur un frère-bourreau qui l’empêche de vivre, son espoir d’une vie sans interdits. Pour Farah, l’écriture a une fonction beaucoup plus profonde. Dans sa chute vers l’anéantissement final de l’esprit, elle connaît quelques moments de tranquillité. En commençant à écrire, elle essaie de se retrouver avant que cela ne soit pas trop tard, de comprendre à quel instant précis sa vie a basculé, l’écriture acquérant ainsi une valeur thérapeutique. Si l’activité scripturale semble réussir à soustraire la jeune fille de l’empire de l’aliénation, elle ne fait en effet que retarder l’irréparable. À la fin du roman, Farah succombe à jamais dans la folie sans avoir pu se résigner à son destin renversé : « j’ai entendu la voix lointaine dire, "Nous la perdons, nous la perdons chaque jour un peu plus". C’est vrai, parce qu’à partir de cet instant-là, je ne l’entendis plus. Quel bonheur, enfin je n’existais plus » (NEF, 207). Conclusion L’analyse du statut de l’écriture dans le contexte « intranger » nous autorise à affirmer, à l’instar d’Ilaria Vitali et d’Anne-Marie Obajtek-Kirkwood, que la littérature issue de l’immigration, en tant qu’« enfant mort-né » (Vitali 2013), existe toujours, « se porte bien » (Obajtek-Kirkwood 2008) et ne cesse d’évoluer au niveau de la problématique abordée ou de la langue d’écriture. En ce qui concerne la présence de l’écriture dans le texte « intranger », elle permet aux personnages féminins de s’évader, d’échapper au moins pour quelques instants à l’aliénation en tant que limitations imposées par l’espace, la famille, la société ou même par la raison. Conséquence d’une rupture (violence physique et langagière répétées, trahison inacceptable), l’écriture rend possible la survie de Samia et Farah à travers la fixation du temps sur la page blanche 27 . Textes de références Madi, Malika, Nuit d’encre pour Farah , Cuesmes, éds. du Cerisier, 2000. Nini, Soraya, Ils disent que je suis une beurette , Paris, éd. Fixot, 1993. 25 Dans son article « Enjeux théoriques dans l’étude des journaux intimes du XX e siècle », Isabela Badiu dégage plusieurs fonctions « non-littéraires » ou « psychologiques » du journal en tant qu’écriture personnelle : ami, confident, consolateur, guérisseur, refuge matriciel, décharge, partenaire de communication, « archive » de la mémoire personnelle, familiale, espace de la réflexion sur soi, philosophique, etc. (2002). 26 Titre de l’ouvrage de Philippe Lejeune, « Cher cahier... ». Témoignages sur le journal personnel , Paris, Gallimard, 1990. 27 Bien que, pour Philippe Lejeune et Catherine Bogaert, cette finalité corresponde au journal intime (2006, 29), elle pourrait convenir également aux « mémoires » de Farah.
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