AGAPES FRANCOPHONES 2014
Ioana MARCU Université de l’Ouest de Timişoara, Roumanie _________________________________________________________________ 92 d’identité et de place à l’intérieur de ces « toxi-cités » 21 . La banlieue n’est plus un simple décor, mais un personnage essentiel, « un lieu-personnage à part entière qui tient dans la fiction une place de premier choix », un véritable « un lieu d’écriture » (Gourdin-Girard 2006, 31). L’écriture dans le texte « intranger » Si l’écriture a permis aux écrivaines « intrangères » de s’évader d’un quotidien aliénant, de mettre en récit leur propre vécu ou celui des autres, leurs désirs, leurs espoirs ou leurs souffrances, elle permet la même chose aux personnages féminins autour desquels des auteurs comme Soraya Nini ou Malika Madi construisent leurs romans. L’écriture à laquelle s’adonnent Samia et Farah représente finalement une sorte de mise en abyme des romans dont elles sont les héroïnes, à savoir Ils disent que je suis une beurette , respectivement Nuit d’encre pour Farah. Écrites à la première personne du singulier, les deux œuvres littéraires donnent la parole à des héroïnes qui confient-écrivent leur propre histoire. Le roman de Soraya Nini a l’apparence d’un journal non-daté dans lequel Samia note les événements marquants de sa vie, depuis son enfance (elle a dix ans quand l’action débute) jusqu’au moment de la rupture avec sa famille (elle a environ dix-huit ans et vient de réussir son examen de CAP, son « passeport » pour la sortie du Paradis) 22 . Pour ce qui est du roman de Malika Madi, Farah nous informe dès les premières lignes qu’il ne s’agit pas d’un « conte » ou d’une « romance » mais d’« une histoire d’une naïveté dramatique, d’un vide pathétique, […] une histoire sans trace, sans trame, sans vrai début, ni véritable fin […], une histoire de fait divers, classée sous la rubrique : faits de société » (NEF, 9) 23 . La jeune fille écrit pour « narrer [les] passages de [sa] vie » (NEF, 11) 24 . L’écriture, en tant que « tiers-espace », permet aux deux personnages de s’évader d’un intérieur aliénant. Dans le roman Ils disent que je suis une beurette , le terme « intérieur » peut renvoyer tantôt au Paradis renversé, « merdique » (DSB, 122), « fermé » (DSB, 197), où Samia est condamnée à vivre, tantôt à l’univers familial étouffant, où elle ne trouve plus sa place. Chez Malika Madi, il s’agit d’un « intérieur » symbolique, à savoir la folie qui tient le 21 Syntagme emprunté à Nadhéra Beletreche, « Toxi-cités ». Pour en finir avec les ghettos , éd. Plon, 2013. 22 En effet, la narratrice nous apprend qu’à partir du moment où elle a l’impression de s’asphyxier dans l’atmosphère suffocante de chez elle, elle commence à tenir un journal secret. 23 Les deux premières pages du roman sont une sorte de « mise en garde » du lecteur à propos de texte qu’il lira. Suivent ensuite deux parties : la première non-dénommée, portant sur les quelques jours précédant un examen crucial pour Farah ; la deuxième partie, intitulée « Bejaïa, l’autre vie », présentant le destin renversé de la jeune fille, sept ans après la trahison de ses sœurs. 24 Dans d’autres romans, les personnages féminins écrivent afin de raconter. C’est le cas par exemple d’Ahlème, protagoniste du roman Du rêve pour les oufs de Faïza Guène. Elle devient d’une certaine manière une conteuse d’autrefois, son activité scripturale étant tournée vers les autres, vers la fiction. Ne comprenant pas l’utilité d’un journal intime en tant qu’exercice « très con et égocentrique » (2006, 83), elle préfère inventer des histoires inspirées de sa propre vie. Elle s’évade ainsi d’un extérieur aliénant.
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